Solitude...

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Solitude…

 

 

 

         Les sons de cloche annonçant le rassemblement des élèves devant leur classe pour leur premier cours de la journée résonnèrent dans les couloirs.

 

         Anna Lou était contente d’elle : elle avait pu explorer les lieux et ainsi se familiariser avec les locaux. Elle se sentait dès lors moins étrangère au lycée. Assise sur le rebord de la fenêtre qui faisait face à sa salle de classe, la tête et un genou appuyés contre la vitre, elle écoutait, depuis de longues minutes déjà, la musique sur son baladeur, le regard perdu dans les agitations de la ville émergeant de sa nuit.

 

         Seule une dizaine d’élèves faisait le pied de grue devant la classe. Certains improvisaient une révision de dernière minute, d’autres chahutaient joyeusement en attendant le professeur, mais tous la dévisageaient du coin de l’œil, affichant clairement une certaine méfiance pour cette forte tête qui avait osé défier le capitaine de leur équipe de foot, pas plus tard que la veille, alors qu’elle venait juste d’arriver.

 

         Un coup de tonnerre tira Anna Lou de ses pensées. La pluie commençait à tomber et de fines gouttes suintaient le long de la vitre. Elle rangea son discman dans son cartable et se leva du rebord de la fenêtre. La majeure partie des élèves de sa classe était là maintenant et aucun ne lui adressa ne serait-ce qu’un bonjour. Leur attitude de rejet envers elle l’agaça et la blessa mais elle se dit que si ces imbéciles étaient assez stupides pour ne pas voir en elle la fille sympathique et animée de bonnes intentions qu’elle était, ils ne valaient pas la peine qu’elle fasse vers eux le premier pas en signe de bonne volonté !

 

         Anna Lou laissa échapper un soupir. Elle appréhendait cette journée en partie à cause de cet énergumène de Kojirô Hyûga. Elle ferma les paupières, prit une inspiration pour se redonner de l’énergie et, lorsqu’elle rouvrit les yeux, elle vit son voisin de bureau, Kojirô, se diriger dans sa direction, suivi de ses deux copains du bureau d’à côté. Tous les trois la dévisageaient d’un air à la fois incrédule et stupéfait. Elle soutint leur regard sans se laisser déstabiliser par ces trois beaux gosses que tout le monde semblait respecter au plus haut point et les défiait presque du regard. Ils avaient les cheveux mouillés et, quand ils la dépassèrent, un agréable parfum de musc embauma le couloir.

 

         Une seconde sonnerie retentit. Leur professeur arrivait en courant, les bras chargés de copies. Il chercha non sans gaucherie dans ses poches et, une fois qu’il eut trouvé sa clé, ouvrit la porte de la classe des « Terminales Générales II ». Quand tous ses élèves furent installés, il réclama le silence d’une voix claire et distincte et dit, dans un français irréprochable :

 

- Bonjour à tous !

 

- Bonjour Monsieur ! lui répondirent ses élèves à l’unisson en une cacophonie de baragouin français qui fit sourire Anna Lou.

 

- Alors ! reprit le professeur dans sa langue natale. Un mot dans mon casier ce matin m’annonçait l’arrivée, hier, de notre nouvelle élève française. Mademoiselle Bonnamy, voulez-vous bien vous lever, s’il vous plaît ?

 

« Super ! Je vais encore me faire remarquer… »

 

         Anna Lou s’exécuta sous l’œil incisif de la classe.

 

- Je me présente : Monsieur Yui Yôichi. Je suis votre professeur de français. Cependant, comme je suis pleinement conscient que mon enseignement ne vous sera d’aucune utilité, j’ai eu l’idée, en accord avec le proviseur, de vous donner des cours de japonais afin de vous perfectionner. Comme pour la classe de français, la première partie du cours sera consacrée à une leçon de grammaire, conjugaison, orthographe ou morphologie et syntaxe, et la seconde moitié consistera à mettre en pratique la leçon par des exercices. Bien entendu, vous comprendrez qu’étant impossible de vous donner un cours traditionnel de langue vivante, il vous faudra être autonome et indépendante…

 

« Ouais… Tu m’en diras tant… »

 

- Est-ce que cela vous convient, Mademoiselle ?

 

- Très bien. Ce sera très bien, Monsieur Yui.

 

- Mademoiselle, continua le professeur Yui, je suis ravi de vous avoir dans ma classe. Il est fort à parier que votre présence stimulera vos camarades en français. Vous pouvez vous rasseoir.

 

« Stimuler mes camarades… Bien sûr, vouais... J’en frétille d’avance ! »

 

         Monsieur Yui distribua des photocopies à son élève française en lui recommandant de bien analyser les leçons de grammaire et conjugaison en vue des exercices, puis il commença son cours de français pour le reste de la classe. Anna Lou étudia avec application les photocopies mais comme elle eut tôt fait d’en terminer, elle s’attacha à suivre le cours collectif. La leçon de français portait sur les compléments d’objet direct et indirect ainsi que les compléments circonstanciels et elle dut bien se rendre à l’évidence : le professeur s’embrouillait un peu dans des explications confuses qui auraient dû être claires tant le sujet en était simplissime.

 

         En fin de compte, le cours de français se déroula sans le moindre accroc malgré ses craintes depuis l’histoire de la veille. Mais apparemment, Kojirô Hyûga ne daignait plus lui adresser un mot, ce qui arrangeait bien ses affaires si leurs échanges de propos devaient se terminer en altercation fulminante !

 

- Très bien, dit Monsieur Yui quand retentit la cloche à la fin de ses deux heures de cours. Je veux que vous me fassiez les exercices 1, 2, 3, 4 et 5 de la page 23 de votre manuel pour lundi ! Vous pouvez aller vous aérer la tête !

 

- Merci Monsieur, répondirent quelques élèves à l’unisson.

 

- Au revoir et à jeudi ! conclut Monsieur Yui en français en quittant la classe.

 

         Anna Lou passa les dix minutes de pause dans le couloir à écouter sa musique. Elle se sentait seule mais elle se refusait à demander la charité d’une amitié !!

 

         Lorsque la cloche sonna, elle retourna en classe où un nouveau professeur attendait déjà. Qui disait nouveau professeur disait nouvelle matière : Monsieur Daisuke Nakada était le professeur de littérature et d’histoire/géographie. Après de brèves présentations, ce professeur distingué et réservé attaqua son cours de littérature sans autre commentaire.

 

☻☻☻☻

 

         Midi.

 

- Vous pouvez aller déjeuner, dit Monsieur Nakada. À cet après-midi en histoire.

 

         Anna Lou s’étira de tout son long et se dirigea vers la salle de repos des élèves. Ici, chacun portait son déjeuner et mangeait dans une vaste salle prévue à cet effet ou dehors, à l’ombre des platanes. Ce jour là, il pleuvait à torrent aussi, la salle de repos était-elle bondée. Anna Lou s’approcha d’une longue tablée où elle convoitait une des dernières places de libres. Quand elle s’y installa, toutes les conversations de la table cessèrent et tous les regards se braquèrent sur elle d’un air réprobateur.

 

« D’accord ! C’est de mieux en mieux ! »

 

         Mais peu lui importait la bêtise de ces imbéciles à l’esprit étriqué. Elle devait s’accrocher ne serait-ce que pour Nico qui se réjouissait de sa présence. Sans compter qu’au moindre faux pas…

 

         La longue table se vida rapidement sans que personne ne vienne plus prendre place tandis que la salle de repos ne désemplissait pas. Seule, l’épaule appuyée au mur, Anna Lou déjeunait tranquillement tout en bouquinant, donnant le change quant à ses sentiments : elle se montrait indifférente au rejet alors qu’elle souffrait intérieurement de cette antipathie unanime envers elle.

 

         A quelques tables de là, Hiroshi Imai rejoignait son équipe, un bras en écharpe.

 

- Eh bien Hiroshi ! s’exclama Tsuneo Takashima. T’as pas l’air super frais !!

 

- Qu’est-ce que tu as au bras exactement ? demanda Hideto Koike. Je te rappelle qu’on a un match important dans deux semaines alors c’est pas le moment d’être blessé !!

 

- Eh ! Oh ! On se calme, les gars ! répondit Hiroshi en dévorant son déjeuner. Y a pas d’lézard ! C’est juste un léger froissement musculaire : dans quelques jours, il n’y paraîtra plus !!

 

- Et l’entraînement alors ? Tu ne peux pas te vanter d’un talent qui te permette de passer outre, je crois… dit Kojirô avec acrimonie.

 

- Puisque je te dis qu’il n’y en a que pour quelques jours…

 

- Kojirô a raison, renchérit Takeshi Sawada. C’est un match de qualification pour le championnat national inter lycées qu’on ne peut pas se permettre de perdre !

 

- Toi et ta manie de courir les filles… observa Kazuki Sorimachi. Un jour ou l’autre, il ne faudra pas t’étonner si tu retrouve tes coucougnettes dans un bocal de formol posé sur ta table de chevet !!!!

 

         Toute l’équipe explosa de rire, ce qui attira l’attention de toute la salle y compris Anna Lou, laquelle replongea le nez dans son bouquin quand elle croisa le regard de Ken Wakashimazu.

 

- Pfff… C’est bon, les gars ! souffla Hiroshi. J’ai compris ! Ça aurait pu être pire aussi !!

 

- Ouais ! Merci Catwoman !! lança Tsuneo Takashima. Sans elle, tu étais bon pour l’hôpital !!

 

- Tout de même, reprit Hiroshi dont les pupilles se dilataient de convoitise. Elle est drôlement forte. Et super mignonne avec ça !! C’est décidé ! cria-t-il presque, en tapant le poing sur la table. Je vais lui demander de sortir avec moi !!

 

         Tous les membres de l’équipe le dévisagèrent, plus perplexes que surpris.

 

- T’as fini tes conneries ?!! grogna Kojirô. Il va falloir que tu revoies un peu tes priorités mon gars !! Tu as beau être un atout pour l’équipe, garde bien en tête que je n’hésiterai pas à te faire virer du groupe si un incident comme celui de ce matin devait se reproduire !!!

 

- Je ne vois pas en quoi le fait de sortir avec Catwoman serait un problème pour l’équipe…

 

- Economise ta salive, coupa Ken. Elle n’acceptera jamais de sortir avec toi !

 

- Et pourquoi ça, Monsieur ?!

 

- C’est le genre de fille qui ne s’intéresse pas au mec pour lequel elle doit voler au secours !! Elle a trop de tempérament et de vivacité pour un gars comme toi…

 

- …Mm… Oui… En quelque sorte, susurra Tsuneo, tu insinues que le type qui ferait craquer Catwoman c’est le genre karatéka grand brun baraqué !!

 

- Hein ?... Mais non voyons !! baffouilla Ken, aussi rouge qu’un coquelicot en fleur, en manquant s’étouffer avec son riz.

 

         Toute l’équipe éclata de rire, attirant une fois de plus l’attention sur elle.

 

         Ken leva les yeux vers la grande table dépeuplée mais Anna Lou avait déserté la salle de repos.

 

☻☻☻☻

 

         Le cours d’histoire dura tout l’après-midi. Quatre longues heures durant lesquelles Anna Lou crut mourir de solitude. Elle remercia le ciel en entendant la cloche sonner la fin de la journée et espéra vivement que Nico ne serait pas en retard.

 

         Elle laissa partir la foule et se dirigea tranquillement vers la sortie.

 

         En passant la grille du lycée, elle vit brièvement un groupe dont la discussion semblait animée. Elle s’arrêta, regarda alentour, cherchant son frère qui, comme toujours se faisait désirer, et s’apprêtait à passer son chemin quand une voix l’interpella :

 

- EH ! Attends s’il te plaît !

 

         Elle se retourna, étonnée.

 

« Le type de ce matin ? Mais… Mais qu’est-ce qu’il me veut ?!? »

 

         En jetant un coup d’œil rapide sur le groupe, elle reconnut trois têtes familières.

 

« Et zut !! Qu’est-ce qu’ils font là, eux ?!! »

 

- Salut ! dit-elle avec un sourire discret mi figue mi raisin. Tu as l’air d’aller mieux à ce que je vois…

 

- Oui, grâce à toi. Merci encore.

 

- Tu sais, je ne voudrais pas me mêler de ce qui ne me regarde pas mais… (Elle réfléchit un instant : ce type était la seule personne de tout ce fichu bahut qui lui adressait la parole et elle s’apprêtait à lui balancer une remarque plutôt désagréable à entendre… Oh ! Et puis après tout, la franchise était un des traits de caractère qui faisaient sa personnalité et les gens qui ne s’accommodaient pas de ça pouvaient bien aller se faire voir !!) …Aller se frotter à ce genre d’individus pour impressionner la galerie quand on n’a pas les moyens de riposter, ce n’est pas très futé…

 

         Le groupe n’en perdait pas une miette et ne put se retenir de rire en entendant ces paroles si pleines de bon sens, au fond. Le visage de Hiroshi s’assombrit mais il ne parut pas lui en tenir rigueur.

 

- Dis-moi, reprit-il, est-ce qu…

 

- LOU !! EH OH !! LOU !!!

 

         Toute l’assemblée se retourna. Nico faisait de grands gestes de l’autre côté de la route.

 

- Il faut que j’y aille, se précipita Anna Lou. Au revoir.

 

         Elle courut auprès de son frère qui l’enlaça avant de la débarrasser de ses affaires. Ils grimpèrent dans la petite voiture bleue et disparurent au tournant de la rue.

 

- On dirait qu’elle t’a plutôt bien cerné la p’tite !! constata Hideto Koike. Un ego démesuré qui cherche sans arrêt à épater les nanas…

 

- Mais enfin ! bégaya Hiroshi encore scié par ce départ précipité. C’est qui celui-là ?

 

- Oh ! Lui ? s’empressa de répondre Kazuki. Takeshi pense que c’est son mec…

 

- Quoi ? Mais il a facile dix ans de plus qu’elle !!!

 

- Bon ! coupa Kojirô, irrité. Si Joli Cœur a finit ses pitreries, on va peut-être pouvoir aller à l’entraînement !!!

 

 

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À suivre


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