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Eragon

Elinya   Auteur: Folkvnir Vue: 14763
[Publiée le: 2008-01-13]    [Mise à Jour: 2008-12-29]
AP  Signaler Heroic FantasyCommentaires: 25
Description:
Voici la suite et fin du cycle de l'Héritage. Alors qu'une bataille est remportée, le mystérieux roi Galbatorix frappe là où ne l'attend pas. Les nains deviennent sa première cible, ainsi que Murtagh, qui va rencontrer son pire cauchemar... Eragon parcourera ainsi tout l'Alagaësia, afin de connaître jusqu'aux fondements même de la terre qu'il foule depuis toujours.
Crédits:
Ce récit reprend les personnages et lieux des deux premiers tomes de la trilogie de L'Héritage, de Christopher Paolini, qui possède leurs droits exclusifs.
Tous les autres créés par mes soins sont donc de ma propriété.
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Commenter: Le Dragonnier

Le Dragonnier

[13254 mots]
Publié le: 2008-01-13Format imprimable  
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Chapitre 14 :Le Dragonnier

 

« Arya ? » Chuchota timidement la dragonne à l’encontre de son amie, perdue dans ses noires pensées. Elle dut d’ailleurs réitérer sa demande pour qu’elle puisse entendre une réponse.

« Désolé Saphira, j’étais simplement…ailleurs. Qu’y a-t-il ? »

« Comment se fait-il que…qu’Eragon n’ait pas remarqué cette marque lorsqu’il t’a transportée dans le désert et qu’il dût effacé par sa magie les multiples blessures et autres ecchymoses qui parsemaient ton corps ? »

« L’avais-tu aperçue avant que tu ne saches mon nom ? » L’interrogea-t-elle malicieusement.

Saphira réfléchit alors longuement avant de répondre.

« Non, je ne crois pas, mais ça ne répond pas à ma question ».

« En fait oui. Seuls ceux connaissant ce secret ou s’apprêtant à le découvrir peuvent le remarquer, et partager ainsi la connaissance de mon devoir ».

Encore un moment de silence pesant, uniquement rompu par les brises d’air froid des montagnes.

- Mesdames, il nous faut repartir si nous voulons arriver avant que le soleil ne se couche à Tronjheim, donc si vous voulez…

Ordarik s’était approché joyeusement des deux complices, la perspective de retrouver les siens et de rétablir la paix entre eux lui donnant du baume au cœur, mais s’aperçut vite de la très nette différence d’atmosphère entre elles deux.

- Cccc…ça ne va pas ? Bredouilla-t-il dans sa barbe, d’autant plus surpris par les yeux rougis de l’elfe, qui s’efforçait de baisser la tête, masquée habilement derrière l’imposante masse de la dragonne, qui fit front seule au nain.

« Nous arrivons maître nain ».

« Mais qu’a-t… »

« Laissez-nous quelques minutes, s’il vous plait. Rassemblez les quelques affaires que nous avons utilisées lors de notre repas, nous serons alors prêtes à partir vers vos congénères ».

Elle savait bien que tout ceci avait été déjà effectué avant son arrivée, mais le nain ne broncha pas et tourna les talons pour rejoindre le Dragonnier, patientant seul sur un petit plateau surélevé, sondant l’immensité des montagnes.

« Merci Saphira, je… »

« Ce n’est rien, n’en parlons plus. Ordarik a raison, il faut qu’on reparte, nous sommes très attendus par notre ami Orik à Farthen Dûr. T’en sens-tu capable ? » Lui demanda-t-elle d’une note claire, effaçant toute trace de compassion, ou pire, de pitié, dans sa voix.

« Oui, je suis prête. Il le faut ».

Alors, d’une manière dont elle seule avait le secret, elle se releva la tête haute, le visage plus digne que jamais, ne pouvant trahir sa soudaine défaillance. Elle indiqua à Eragon ainsi qu’au nain qu’elles étaient prêtes à repartir, puis elle se dirigea vers l’un des sacs de cuir afin de l’y accrocher à la selle de la dragonne que le jeune homme s’attelait à poser sur sa moitié.

Ainsi décolèrent-ils en direction du nord, vers le dôme de la ville-montagne, certains soulagés de quelque fardeau, d’autres rongés par la culpabilité, et bien d’autres sentiments encore. Le nain, placés entre le Dragonnier et l’elfe, se sentait horriblement mal, placé entre les expressions glaciales de ses deux partenaires. Suffocant, c’est à peine s’il osait respirer pour ne pas déclencher la colère de l’un ou de l’autre, qui lui semblait-t-il menaçait à tout instant d’éclater, malgré leur face aussi implacable qu’insondable.

« Dame Arya… » Chuchota-t-il dans un tintement sonore à la limite de la compréhension, même pour les oreilles fines de l’elfe. Légèrement plus fort, il réitéra sa supplique, et sa tentative fut enfin récompensée par le regard vert, assez étrangement ternis, de la princesse.

- Excusez-moi Ordarik, mais je discutais avec nos partenaires elfes qui se sont déployés dans votre capitale afin de les prévenir de notre arrivée imminente, ainsi que du succès de notre mission. Il faut réunir tous les chefs de clans dans la grand’place de la cité afin d’en finir avec cette guerre intestine stupide.

Bien qu’en accord avec les derniers propos de sa camarade, il n’en était pas moins intrigué, sinon choqué par le ton sec, à la limite cassant, qu’elle employait. Même si une petite pointe de mécontentement s’imprégnait en lui, il n’en laissa aucun signe avant-coureur, ne voulant pas envenimer la situation.

- Très bien, espérons que cela suffise pour qu’enfin nous soyons prêts à nous battre sous la même bannière contre le vrai tyran.

Il n’avait pas remarqué qu’Arya était déjà repartie ailleurs, absorbée dans une autre occupation qui devait la calmer. Il l’avait vu sécher ses larmes derrière Saphira, aussi n’engagea-t-il plus la conversation avec elle. Vers qui se tourner alors ? Eragon ? Non, il semblait bien plus loin que l’elfe, intouchable, inatteignable. Restait donc la dragonne, figure solitaire qui s’évertuait à s’appliquer avec intensité à sa tâche de les ramener vers leur point de départ. Mais, après tout, c’était toujours mieux que de demeurer ainsi, comme une pierre, à attendre que le temps ne passe.

« Saphira ? Excuse-moi de te déranger, mais je me sens un peu seul entre eux deux qui… »

« Et bien nous sommes donc deux ainsi ! » Rétorqua-t-elle dans un ton de mépris, mêlant fureur et mécontentement à sa voix ainsi qu’aux volutes de fumées qui s’échappèrent de ses naseaux. Elle se reprit donc aussitôt en observant l’air pantois de son interlocuteur.

« Excusez-moi maître nain, c’est que je me sens un peu lésée par mon Dragonnier ces temps-ci. Pardonnez mon impolitesse, Ordarik. »

« Oh, ce n’est rien, c’est compréhensible. En revanche, ces deux-là, je ne les comprends plus. Un jour ils sont liés comme les doigts de la main, et le suivant ils s’ignorent et s’évitent comme la peste ! Je sais que je n’ai aucun droit d’exiger des réponses, mais… »

« Je sais que c’est difficile pour vous aussi, mais malheureusement je n’ai pas la possibilité d’en parler librement avec quiconque. Pas même avec mon propre Dragonnier… » La voix de la dragonne s’était quasiment tue, brisée par cette prise de conscience. En se rapprochant d’Arya, elle ne faisait que s’éloigner de celui qu’elle avait choisi pour Dragonnier, et cela l’horrifiait de plus en plus. Comment lui faire prendre conscience qu’elle ne le trahissait pas en se liant de telle façon à elle ? Cela lui semblait impossible.

« Je comprends, et n’en parlons plus. Discutons d’autre chose voulez-vous ? »

« C’est une excellente idée Ordarik. Réfléchissons… Tenez par exemple, j’aimerais en apprendre d’avantage sur vos coutumes ? De votre clan ou celles des autres évidemment. Dans certains domaines vous me paraissez si mystérieux, vous les nains, que vous me faites parfois penser aux elfes ! »

« Bah ! » S’étouffa-t-il d’un air faussement agacé. Avec entrain, il entama donc son discours sur les coutumes naines, et notamment celles de son clan, les évadant tous deux de leur sombre lassitude.

« Lorsque les solides enfants mâles de mon clan atteignent l’âge de dix sept ans, ils sont soumis à une épreuve qui attestera de leur passage à l’âge adulte ».

« Et quelle est-elle ? » S’impatienta la dragonne.

« Elle se nomme l’Inthâr. Les jeunes gens qui y sont soumis doivent tout d’abord être préparés conformément aux lois de mon clan, qui leur ordonne de se débarrasser de leur ancienne vie. Pour ce faire ils sont coupés de leur environnement durant sept jours et sept nuits, devant faire face aux contraintes de leurs corps aussi bien qu’aux menaces externes. Une fois cette initiation accomplie ils sont purifiés dans l’eau d’un petit lac adjacent au fleuve de l’Az Ragni, complètement immergés afin de laisser derrière eux leur vie passée. Alors ils sont fins prêts à subir l’épreuve en elle-même. L’Inthâr est en fait une chasse, très difficile, mais rendant compte de la valeur de l’homme qui y réussit avec brio. Les cheveux qu’il a dû se laisser pousser l’année précédente sont tressés en une natte par les mains expertes de sa mère, ou de la femme du chef si elle n’est pas en mesure de le faire, portant ainsi la coiffe du nouveau guerrier. Il est ensuite guidé à travers les montagnes proches de Tarnag sur un chemin pentu, escarpé et sinueux qui ne cesse de grimper, rendant le vide aussi tentant que menaçant. Il ne dispose que d’une gourde d’eau fraîche à sa disposition, il doit trouver lui-même les vivres qui lui sont nécessaires. En haut du chemin qu’il aura parcouru se situe un immense dôme à ciel ouvert, ceinturé par les hauts pics surplombant notre ancienne…cathédrale, et s’ouvrant à de nombreuses fissures. Et dans ces veines se cachent des Fanghûrs ».

« Sales bestioles » pensa instinctivement la dragonne à l’égard de leur souvenir du passage aérien vers le Jardin des Géants, dans lequel ils s’étaient échappés in extremis de leurs griffes acérées.

« Oui elles-mêmes » rajouta le nain, comme s’il avait pu lire dans les pensées de son interlocutrice, une mine quelque peu réjouie.

« Ils doivent nous en ramener un comme preuve de l’accomplissement de leur quête ».

« Ordarik ? » Interrogea la dragonne.

« Oui, qu’y a-t-il ? »

« C’est que je ne comprends pas très bien l’intérêt d’une telle mise en scène voyez-vous. Je ne voudrais pas dénigrer vos coutumes, mais ça m’est difficile de ne pas prendre en compte la possible perte de l’homme qui s’en va à la recherche de ces satanés oiseaux, vu leur pouvoir paralysant et leurs… »

« En effet, comme vous l’avez dit, ce sont des coutumes, auxquelles tous se raccrochent ».

« Mais c’est comme envoyer un veau à l’abattoir ! » S’indigna-t-elle, pensée qu’elle récrimina tout de suite. Elle ne voulait pas en plus se mettre à dos le nain pour l’avoir froissé.

« Excusez-moi, reprit-elle d’un ton posé, je… »

« Ce n’est rien, je comprends que cela soit difficile à admettre, mais il est des choses qui ne peuvent être contournées. Tenez, si vous regardez de plus près, vous verrez une balafre sous mon menton, cachée dans ma barbe. Un souvenir de mon épreuve. Et j’en suis fier. Je crois que malgré tout le danger que cela implique, la fierté de s’en sortir victorieux dépasse toutes les craintes précédentes, et c’est en cela que réside la pérennité d’un tel rite ».

« Je crois que je commence à comprendre, bien que je ne suis toujours pas favorable à de tels procédés. Bah, vous êtes tellement différents, nains, elfes et humains ! »

« Ou c’est peut-être vous les dragons qui l’êtes de trop… » gourmanda le nain, un petit sourire dans sa barbe brouillonne pendant sur ses lèvres, en écho au dédain surjoué de la dragonne.

Les deux amis continuèrent de discuter ainsi de tout et de rien, s’enrichissant des morceaux de vie de l’autre.

      Pendant ce temps-là, l’elfe semblait toujours ailleurs, cloîtrée au fond de son esprit, sans aucun espoir pour Ordarik ou Saphita de l’atteindre. Eragon, lui, parcourait les Beors au gré du vent, implantant dans sa mémoire les paysages qu’ils parcouraient, s’attardant auprès d’un écureuil tentant de récupérer sa noix tombée au bord d’un lac mouvementée, ou bien partageant un moment de tranquillité avec les quelques oiseaux qui profitaient de courants ascendants pour planer à loisir. En bref, il s’évadait de tous les soucis qui le meurtrissaient autant que de ceux, inévitables, qui pointeraient bientôt le bout de leur nez. A raison.

Il sentit soudain une conscience qui le recherchait, proche de leur position. Il recouvra aussitôt son enveloppe charnelle, prêt à en découdre s’il le fallait. Il se concentra comme le lui avait enseigné son maître Oromis, renforçant ses murailles mentales, quand un léger souffle, fébrile mais puissant effleura sa conscience. Bien qu’il eût du mal à le croire, il s’accrocha à ce lien afin de le raffermir. Il s’agissait de Roran, son cousin.

« C…comment fais-tu ça Roran ? C’est incro… »

Il s’interrompit net, ne recevant aucune réaction de sa part. Il vit cependant tout autre chose, à laquelle il ne s’attendait pas du tout. Il plongea dans le fleuve de magie qui les reliait et observa son nouvel environnement.

Il voyait une immense montagne, effrayamment noire, suintant le mal et le vice. Un énorme pic, tel une flèche qui transperçait son cœur, apparaissait devant ses yeux. Puis il fut transporté dans une autre vision, dans laquelle une immense aura blafarde enveloppait une rune gravée à même la pierre. Le rythme de son cœur s’accélérait avec danger, ressentant les émotions de son cousin.

« Il rêve », comprit-il avec horreur. Comment son cousin avait-il la capacité de le convoquer à travers ses songes alors que lui-même ne pouvait probablement pas y parvenir ? C’était insensé.

Il s’approcha alors auprès de son cousin, à genoux sur la pierre froide de la montagne, le regard vide, son âme empli de détresse. Soudain, Roran lui agrippa le bras droit d’une manière implacable, une étrange lueur verte dans ses yeux, aussi intense que terrifiante. D’une voix qu’il ne lui reconnaissait pas, tel un craquement sourd d’une roche qui s’écroule sur d’autres, il lui ordonna, les orbites grandes ouvertes :

« VIENS A MOI !!! »

Pris de panique, Eragon fut littéralement projeté en arrière, recouvrant son enveloppe charnelle aussi violemment qu’il avait été aspiré par la volonté de son cousin. Sous le choc, il glissa un « Saphira » d’une voix emplie de détresse, avant de sombrer dans l’inconscience.

 

« Eragon »

Ses yeux lourds s’ouvrirent lentement, une douce lumière venant frapper sa rétine, l’aveuglant complètement. Puis il sombra à nouveau.

« Eragon, réveille-toi s’il te plaît ».

Le doux murmure de sa dragonne l’attira jusqu’au monde réel. Sa partenaire semblait inquiète pour lui, ce qui lui procura un léger sourire. Malgré son caractère bougon, elle avait dû se faire sans doute un sang d’encre depuis cet « accident ». Avec difficulté, le jeune homme se rétablit sur la fine couche d’herbe à moitié gelée sur lequel il était maintenant assis. Saphira s’était posée probablement en catastrophe pour prendre soin de lui.

- Comment ça va mon petit ? Interrogea le nain. Tous les trois le fixaient avec intérêt, à la fois intrigués et apeurés par les réponses à leurs nombreuses questions.

- Oui ça va, je suis juste un peu sonné.

- Que s’est-il passé Eragon ?

La voix féline d’Arya, telle une caresse, lui paraissait cruelle. Il avait tellement envie de lui répondre, de lui parler de tout ce qui le préoccupait, comme avant. Mais…

« Eragon, s’il te plait ». Sa moitié se faisait suppliante, fatiguée par cette guerre absurde entre eux deux.

Après cinq longues secondes d’un silence de plomb, Eragon détacha son regard noisette de celui de l’elfe, puis confia à ses trois amis l’objet de son évanouissement. Avec le plus grand soin du détail, il leur raconta le rêve de son cousin, puis voyant leur tête ahurie, il les emmena avec lui, dans son esprit, les forçant à voir de leurs propres yeux ce qu’il avait été obligé de subir. Alors ils partagèrent avec lui son effarement, mais pas forcément sa peine. Il savait son cousin en danger dorénavant. Faire de tels rêves n’est jamais de bon augure, il ne le savait que trop bien.

- Quelque chose, ou quelqu’un l’attire à lui, c’est étrange, dit alors calmement l’elfe. Eragon, je pense que ce n’est pas le premier rêve de ce type qu’il supporte. Il faudra vite que nous…

Le Dragonnier lui jeta un regard noir à cet instant, ne comptant pas revenir sur sa décision.

-…que vous partiez rejoindre ton cousin puis secourir sa fiancée au repère des Ra’zacs, à Helgrind. D’ailleurs, je pense qu’il s’agit de la montagne noire qu’il t’a montrée.

- Très bien, dès que nous aurons réglé le problème de nos amis nains, je partirai aussitôt pour Cithri.

Plus aucune parole ne vint s’ajouter, tous figés dans une expression indéchiffrable.

- Sommes-nous loin de Tronjheim Ordarik ? Je ne sais pas combien de temps j’ai été inconscient…

- Dans quelques minutes le cône de la montagne devrait être visible. Tu devrais donc te tenir prêt à intervenir, au cas où…

- Merci du conseil ! Lui sourit-il avec tristesse.

Tous remontèrent sur le selle de Saphira, qui s’ébroua avec puissance, très nerveuse à l’idée de se retrouver parmi les nains qu’elle avait dû combattre avec Arya il y avait peu de temps de cela. L’air givré emplissait leurs poumons d’amertume et d’une crainte insidieuse, exaltées par la vue toujours grandissante de l’ouverture quasi indiscernable menant à la capitale. Comme l’avait prévu Ordarik, ils parvinrent tout près du cône en quelques minutes, et la dragonne se stabilisa dans les airs, assez loin des pics acérés des montagnes, avant de s’engouffrer dans la brèche.

« Eragon, es-tu prêt ? »

« Oui ma belle. Il le faut bien ».

Dans un élan de détermination sans faille, il rayonna d’assurance, demandant sans exiger au nain de lui donner le cristal de Korgan si durement remporté, qu’il mit dans un petit sac. Tous quatre se tenaient prêts à affronter leur ultime bataille, achevant enfin cette quête. Avec un rugissement féroce plus provoquant que jamais, elle s’éleva encore légèrement, puis piqua du nez pour passer à travers le dôme voilé par les nuages de Farthen Dûr. Les trois compères se cramponnaient à ce qu’il pouvait dans la position quasi verticale de la formidable créature. La vitesse faisait hurler le vent à leurs oreilles, puis soudain, un calme assourdissant. Ils avaient réussi. Ûndin serait fier d’eux.

      Saphira se posa lourdement sur le sol de cornaline de la grande place centrale de la ville, les crissements de ses pattes sonnant comme un avertissement à tous ceux qui oseraient braver leur autorité. De ses yeux azur profond, elle scruta minutieusement le public qui se tenait non loin d’eux. D’ailleurs, le spectacle leur paraissait à tous très étrange. Les douze autres chefs de clan les encerclaient, tous entourés par les six membres du Beau Peuple, le regard inflexible et droit. Ils semblaient tous sur leur garde, prêts à intervenir au moindre geste suspicieux. La tension qui régnait alors dans la ville paraissait extrême, et la moindre petite anicroche pouvait provoquer une explosion des plus meurtrières. Cependant, les chefs n’avaient pas l’air tout à fait normaux, comme si leur esprit était embrumé par un quelconque maléfice. Peut-être était-ce l’unique solution qui permettait aux elfes de contrôler la situation jusqu’à leur retour. A l’unisson, la mine grave, les quatre compagnons s’accordaient à dire que cela n’avait que trop duré.

      Dans un geste bienveillant, bien que les cernes qui sillonnaient son visage attestaient des trop rares heures de sommeil dues à son poste temporaire, Orik s’approcha des nouveaux venus, son sourire toujours caché dans sa barbe plus hirsute que jamais. Il aida Ordarik à descendre, ainsi qu’Arya, par courtoisie, ne sachant que trop bien qu’elle en était capable d’elle-même. Eragon sauta délicatement au sol, épousant la forme du sol avec souplesse, sans le moindre bruit, le cristal toujours caché dans son sac. Sur sa ceinture le fourreau argenté de Wyrdfelh scintillait comme jamais, et déjà la nouvelle envergure qu’il avait gagné ces derniers temps entama son travail. Chacun portait son regard sur le Dragonnier, attendant souvent impatiemment, mais toujours dans le silence, qu’il daigne enfin prendre la parole. Profitant de sa position de force plus qu’agréable, Eragon patienta quelques instants avant de prendre la parole sous les réprimandes amusées de sa dragonne.

- Mes frères nains, je sais que la situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui est plus qu’intenable. La pérennité de cette culture, de cette race, est aujourd’hui mise en péril par une guerre intestine que nous ne pouvons nous permettre. Unis, nous pourrons peut-être survivre et vaincre. Seuls, c’est une mort certaine qui nous attend tous.

Torgrak prit alors la parole d’une voix nauséeuse.

- Que de belles paroles, Dragonnier. Votre espèce ne connaît apparemment que cela. Vous n’avez malheureusement aucun droit d’ingérer dans les affaires de mon peuple.

Orik allait répliquer aussitôt lorsqu’Eragon le coupa, lui mettant sa main droite sur son épaule afin de le calmer.

- Le casque que je porte fièrement atteste pourtant du contraire maître nain, mais ce problème sera réglé très bientôt. Il est temps d’arrêter ce bain de sang, et je compte bien y remédier. Avant sa mort, Ûndin m’a confié une mission, une quête. Au plus profond des Beors, aux alentours de la cité de Galfni, se situe une montagne maudite du nom d’Orgaramir, protégeant férocement le légendaire cristal de Korgan.

- Ce ne sont que des contes pour enfants ! Cracha le chef ennemi.

- En partie, peut-être. Cependant une part de vérité se cache souvent dans les contes Torgrak. Le secret de l’emplacement du temple de Korgan était gardé par deux clans, d’habitude opposés, mais ici soudés dans le devoir de protéger cet héritage nain. J’imagine que vous avez reçu des informations de votre chef en second, Ormar, et que vous approuverez donc mes dires ?

Avec une mine sévère, en pleine réflexion, le chef de la Recluse hocha la tête en signe d’affirmation, sous le regard orageux de Torgrak.

- J’ai donc maintenant votre entière attention. Nous avons tous les quatre bravé les périls mortels de cette montagne maudite, mais nous sommes parvenus à notre but. Tout comme le dit la légende, celui qui détient le cristal du fondateur de cette cité s’octroie automatiquement l’autorité sur tous les nains. Et bien, le voici !

Dans un geste théâtral, Eragon fouilla rapidement dans son sac afin d’agripper le don de Korgan, puis le leva à la vue de tous, tournant légèrement sur lui-même afin que tous le contemplent. Les regards d’admiration et de peur transparaissaient sur tous les visages.

- Impossible, murmura Orik, complètement incrédule.

- Dragonnier, vous comptez peut-être prendre le titre de roi des nains ? Ce n’est pas parce que vous êtes parvenu à l’obtenir que nous allons vous obéir aveuglément ! Hurla Torgrak à l’encontre du jeune homme, sa voix se faisant plus provocante que jamais, avant de se faire maîtriser à grands flots d’insultes par l’elfe non loin de lui.

- Et je ne l’ai jamais souhaité, je vous en assure, Saphira et moi avons déjà bien des devoirs à accomplir pour pouvoir s’assurer du rayonnement de votre civilisation. Et nous comptons bien vous montrer à tous notre bonne foi.

Dans un regard complice, il sauta à nouveau sur la selle de sa dragonne qui avait déjà pris appui sur le sol pour fendre l’air de ses ailes bleutées. En une poignée de secondes, elle atteignit leur destination : Isidar Mithrim. Devant les yeux de tous, elle atterrit sur l’emplacement, bien haut dans la montagne creuse, où reposait le magnifique joyau de cette cité. Les nains avaient accompli leur travail, tous les éclats avaient été réunis pour reformer le plus fidèlement ce qui constituait l’orgueil de Tronjheim, n’attendant plus que Saphira ne tienne sa promesse. Plus aucun son ne venait perturber ce moment solennel.

Eragon alla s’asseoir en tailleur un peu plus loin pour la laisser faire ce qu’elle devait accomplir seule. Quelques instants s’écoulèrent ainsi, tous les yeux braqués sur elle, mais la dragonne n’en avait cure. Elle se concentrait, fixant du regard l’amas de cristal si désordonné, comme ayant perdu son cœur, son âme. Elle se remémora le moment et la raison qui avait causé la destruction du trésor de la cité. La douleur de son Dragonnier. Les souffrances qu’enduraient ses amis, ceux qui combattaient avec elle. Pour elle. Elle sentit tout le désespoir qu’elle retenait jusque là monter en elle, la submergeant peu à peu. Son état de transe la rendait furieuse de tristesse. La magie ancestrale qui coulait dans ses veines semblait aspirer le temps alentours. Alors, elle ouvrit la gueule pour émettre un son aigu, partageant ainsi ses sentiments avec toute l’assemblée qui restait figée dans un silence de mort. Chagrin, haine, peine, colère, elle aspirait tout ce qu’elle pouvait atteindre, intensifiant son chant qui faisait frémir tous les cœurs, battant à tout rompre pour qu’elle cesse de les tourmenter tous. Eragon sentait tout ce que délivrait sa partenaire, mais il ne devait pas la trahir. Il leur fallait détruire les barrières qui les séparaient physiquement des autres, afin de capter en eux leurs forces et faiblesses pour vaincre. Il leur fallait les libérer. Ses majestueuses ailes saphir se déployèrent délicatement, dans un ballet de bruissements fins, tandis qu’elle s’appuyait peu à peu sur ses membres antérieurs afin de lever plus haut sa tête, hurlant maintenant tout ce qui déferlait en elle sans pouvoir le contrôler. Alors, quasiment à bout de force, elle rompit soudainement cette déclaration effroyable, pour faire couler sur ses joues rugueuses une rivière de perles argentées, la soulageant de ses maux en même temps que de son énergie magique, concentrée dans ces petites sphères. Elle s’abaissa lentement. Les traits d’argent atteignirent les coins de sa bouche, ses yeux ployant légèrement sous l’effort de volonté qu’elle devait fournir. Peu à peu, en harmonie avec ses pleurs qui descendaient le long de son visage, son imposant mais néanmoins délicat corps s’affaissa, s’appuyant bientôt sur ses quatre pattes. Tous observaient, exténués, vidés de leurs sentiments, la scène avec appréhension. Retenant leur souffle, ils voyaient la dragonne approcher de l’amas quelque peu bleuté des cristaux. Puis la première goutte s’échappa de l’attraction de son visage pour s’introduire dans quelques replis de verre.

      Aussitôt un rayonnement bleu saphir, identique à sa peau, émergea du cœur de l’amas cristallin, s’amplifiant au fur et à mesure que le flot des larmes argentées s’écoulaient dans l’enceinte minérale. La lumière azur englobait toute la cité, aveuglant maintenant tout ou presque la multitude de nains qui s’étaient regroupés sur le parvis central pour assister à ce spectacle tout simplement magique. Le débit s’atténua alors, Saphira relevant légèrement la tête, les yeux fatigués par sa tâche. Le cristal semblait alors mu d’une vie propre, délivrant des impulsions lumineuses avec force, tels les battements avides d’un cœur nouveau-né se battant furieusement pour vivre. Il s’ébroua dans un grondement sourd, raclant légèrement le sol sans pour autant créer la moindre entaille, puis s’éleva dans les airs avec grâce, jusqu’à arriver au niveau de la tête de Saphira, qui y laissait tomber ses dernières larmes.

Isidar Mithrim renaissait de ses cendres, plus étincelante que jamais.

      Ereintée par son travail enfin accompli, la dragonne s’approcha lourdement de son Dragonnier, qui la gratifia d’une petite tape mi amicale mi amoureuse le long de son col, lui murmurant un « Je suis fier de toi ma belle » lui flattant son ego comme jamais. Elle laissa donc reposer sa tête au sol, victime d’une légère secousse sous l’impact avec l’ensemble de son corps. Seuls ses yeux à demi ouverts trahissaient sa présence d’esprit avec son complice. D’un sourire espiègle porté vers elle, Eragon tourna la tête pour contempler les regards ahuris et fatigués de l’attroupement nain qui convergeait vers eux deux. Quelques brouhahas s’élevèrent, et il attendit patiemment que tous se taisent afin de l’écouter, ce qui fut assez rapide aux vues du mécontentement non contenu d’Orik. D’une voix forte et grave, emplie de son nouveau pouvoir décisionnaire, il déclama :

- Comme promis, ma dragonne, Saphira, a rétabli l’âme de cette cité. Isidar Mithrim, l’étoile de saphir, éblouit à nouveau Tronjheim de sa lumière réconfortante. N’oublions pas que c’est grâce à l’effort de chacun ici présent qu’elle a pu resplendir une nouvelle fois. Et ce n’est qu’ainsi que nous pourrons vaincre nos adversaires !

Il laissa alors le flot de magie couler en lui, et avec une adresse maintenant experte, il chuchota dans un son presque inaudible « Rïsa ». Alors le fabuleux diamant bleu s’éleva dans les airs autant que le jeune homme lui-même, sous les cris de stupéfaction de l’assemblée. Ils filèrent tous deux vers leur ancienne couche, le repaire des dragons, situé juste au-dessus du support qui maintenant auparavant le cristal avant d’être détruit par la furie vengeresse de Saphira combinée à celle d’Arya. Il se stabilisa pour bien être à la vue de tous, puis d’un mouvement délicat du bras droit, sa gedweÿ ignasia faisant luire comme jamais sa paume, il déposa le cristal dans son écrin. Il comprit alors pourquoi on l’avait placé à cet endroit. D’ici sa lumière pouvait atteindre le moindre recoin de la ville-montagne, emplissant le cœur de chaque nain ou Varden de sa lumière, lui conférant force et courage devant l’admiration d’un tel ouvrage. Les yeux du Dragonnier brillaient dorénavant d’un bleu intense, brûlant doucement la faible réserve d’énergie qu’il était parvenu à rassembler depuis Orgaramir. Le regard médusé, chacun attendait qu’il prenne la parole. Seuls les elfes gardaient leur air impassible, même si une réelle admiration pour sa force nouvelle leur faisait esquisser un léger sourire pincé.

- Mes amis ! Par ce casque que m’a offert dans sa grande bonté le regretté roi Hrothgar, il m’a fait le don d’appartenir à part entière à votre peuple. Et c’est en tant que tel que je voudrais vous montrer toute ma gratitude, en vous remettant à tous, ceci.

A nouveau il éleva bien au-dessus de lui, bras tendu, le cristal de Korgan, pour le montrer à tous. Tout comme ce diamant en forme de lotus, Eragon respirait la force d’âme et la puissance physique aussi bien que magique.

- Par mon sang j’ai vaincu les épreuves qui me séparaient du don de Korgan, le fondateur et père de cette cité, et de la cohésion des nains. Et donc de votre sang aussi. Ceci est mon bien. Votre bien. Votre héritage. Et il vous revient de plein droit.

Alors devant une foule toujours grandissante de nains qui s’attroupaient en contrebas, tous effarés par ce spectacle, le jeune homme pris légèrement de l’altitude, récita une parole en ancien langage afin de creuser une sorte d’interstice au sommet d’Isidar Mithrim. Alors il approcha le cristal de Korgan, qui laissait peu à peu échapper des volutes de magie ocres et dorées, comme rutilant de joie en approchant de l’étoile. Eragon dut plisser quelque peu ses yeux sous l’intense lumière qui l’éblouissait en même temps qu’elle l’émerveillait. Il souleva alors le lotus afin de bien voir la pointe qu’il avait pour base, puis en un geste précis, sans éraflure ni le moindre crissement, il l’inséra en haut d’Isidar Mithrim, coulissant parfaitement pour épouser sa nouvelle enceinte. Aussitôt, l’étoile de saphir rayonna comme jamais, sous les grands cris d’émerveillement et de joie de l’assemblée ébahie. Aux reflets bleu nuit habituels vinrent s’ajouter des couleurs plus chatoyantes, plus chaleureuses. Des étincelles d’or virevoltaient ça et là, emplissant peu à peu tout l’espace sous le cône de Farthen Dûr d’une fumée resplendissante, opaque. Eragon en eut le souffle coupé.

« Korgan » pensa-t-il instinctivement, un regard empli de respect et de fierté, tandis qu’il redescendait lentement vers sa dragonne, qui malgré sa fatigue ne perdait pas une miette de ce spectacle hors du commun.

      De longues traînées jaunes s’échappèrent alors avec grand bruit du cristal qui exultait de puissance magique, brillant comme jamais, déversant tout son pouvoir dans le cratère. Elles s’entrecroisaient avec une célérité déconcertante, donnant vie à des figures du plus grand art. Elles se contournaient, se frôlaient pour mieux s’éviter, quand soudain elles partirent toutes dans des directions opposées, s’élevant en arc de cercle jusqu’à atteindre le paroxysme de leur trajectoire, pour mieux redescendre à une vitesse hallucinante, la poussière dorée esquissant une sorte de boule dont les deux pôles se rapprochaient de son centre. Puis le choc survint. A la grande stupeur de tous, des ombres apparurent. Puis des replis, des surfaces plus bombées. Peu à peu un visage dur mais joyeux prenait vie dans cette profusion de particules dorées. Un sourire serein se gravait peu à peu sur le visage du Dragonnier. Il se sentait tout simplement bien. Il avait accompli sa mission, et se trouvait dans l’étreinte chaleureuse, physique aussi bien que mentale, de celle qu’il chérissait le plus au monde : Saphira. La voix grave qui avait retenti dans la caverne, au plus profond d’Orgaramir, résonna alors dans l’atmosphère étouffante d’excitation de Tronjheim.

- Mes amis…Mes frères…

Son regard bienveillant se baladait sur tous les visages ahuris, à la fois effrayés et exaltés, des nains en contrebas.

- Aujourd’hui j’apparais devant vous pour vous avertir du danger qui guette, de l’odeur de sang et de mort qui rôde et qui vous menace. Grâce à l’union de tous les peuples, je peux me tenir ici pour vous délivrer mon message : Soyez unis pour survivre, car l’impitoyable profitera de la moindre faiblesse, de la plus petite discorde entre vous tous pour vous anéantir. A jamais.

Tous restaient sous le choc, horrifiés par les mises en garde de leur illustre aïeul.

- Peuples qui défendez la liberté, il vous faut vous lier ensemble, afin d’être l’arme et le bras qui vous feront sortir vainqueur de ce combat. Oubliez vos anciennes rancunes, et accomplissez votre devoir. Aujourd’hui un nouveau Dragonnier s’est élevé contre la tyrannie. Le Dragonnier. Pour votre liberté, suivez-le !

Korgan avait crié cette dernière parole avec intensité, et aussitôt son visage sableux explosa en une pluie dorée qui ravit les enfants émerveillés aussi bien que les plus grands, le regard encore hébété.

      Malgré de faibles protestations, les chefs de clan s’accordèrent vite de l’évidente lucidité des paroles de leur Père. S’ils voulaient survivre, il leur fallait s’unir.

« Dommage qu’ils ne s’en soient pas rendus compte plus tôt » songea la dragonne qui somnolait à moitié dorénavant.

« Peut-être. Mais cette quête aura au moins eu quelques bons côtés : j’ai une nouvelle arme, ma redoutable Wyrdfelh, et maintenant le soutien indéfectible, à la limite aveugle, des nains. Et… »

« Oui je sais petit homme, cela t’a paru étrange… Les derniers propos de Korgan,  sur Le Dragonnier... Il est une chose qu’il ne faut pas que tu oublies : tu resteras toujours Eragon, le fermier de Carvahall, mais aussi le combattant engagé contre les tyrans, quels qu’ils soient, et…celui que j’aimerai toujours. Reste tel que tu es, Eragon ».

Et sur ce doux murmure, la dragonne abandonna le reste de ses forces pour quitter peu à peu le monde réel et rejoindre le pays des songes. Le jeune homme, encore étonné par le message du roi nain, mais surtout apaisé par Saphira, se leva aussitôt pour rejoindre les chefs de clan qui s’étaient réunis un peu à l’écart de la foule qui gesticulait en tout sens, mais qui d’une manière générale commençait à se diriger vers les cuisines afin d’entamer probablement une fête qui restera gravée dans les mémoires. Il atterrit ainsi doucement près d’eux. Il passa devant les elfes qui tous, sans exception, portèrent deux doigts gracieux à leurs lèvres en fixant de leurs yeux perspicaces le Dragonnier. Il était profondément touché par cette marque de respect. Ils l’avaient précédé dans les usages de courtoisie, compliment qu’il appréciait à sa juste valeur. Il s’enquit donc à leur rendre à chacun cet hommage, puis Orik, le visage fatigué mais rayonnant, accoura près de lui.

- Eragon, comme tu as changé ! Le jeune fermier de Carvahall n’est plus désormais. Tu dois être considéré à ta véritable valeur : celle d’un Dragonnier. D’un puissant et juste Dragonnier.

Tout en acceptant de bon cœur l’accolade de son ami, il lui notifia :

- Le jeune fermier de Carvahall existe toujours bel et bien Orik, et c’est grâce à lui que je suis devenu ce que je suis aujourd’hui. Bon assez parlé de moi, qu’avez-vous décidé ?

- Et bien seul Torgrak est encore un peu réticent à cette idée, mais je suis sûr qu’il finira par capituler. Il est clair qu’aucun des deux groupes n’acceptera que l’un d’eux devienne roi des nains, comme du temps de mon oncle Hrothgar. Alors le discours de Korgan a fait germer en moi une solution qui pourrait convenir à tous.

- Et quelle est-elle ? S’enquit Eragon, sa curiosité piquée au vif.

- Et bien comme pour le secret de l’emplacement du temple sacré, j’ai proposé que les clans d’Ordarik et d’Ormar assurent ensemble la direction de notre peuple. Depuis que tu es passé à Galfni, beaucoup de choses ont changé Eragon. Ormar te voit plus comme un allié dorénavant, et a gardé les faveurs des amis de Torgrak, jusqu’à ce que ce dernier devienne un peu seul. Néanmoins il faudra encore quelques heures de discussion pour finaliser cette entente, mais je pense que cette co-gérance est notre seule voie de salut.

- C’est une excellente idée Orik. Vraiment ingénieuse. Mais pourquoi ne pas t’être proposé pour devenir l’un de ces dirigeants, en tant qu’héritier de Hrothgar je pensais que…

- Comme je te l’ai dit, les pourparlers ne sont pas terminés, lui répondit le nain d’un sourire malicieux.

Eragon sourit à son tour, puis en observant son ami rejoindre les siens, il s’engouffra dans l’un des immenses tunnels de la ville, cherchant avidement les cuisines souterraines qui devaient probablement être moins bondées que celles situées plus haut.

- Ah enfin te voilà ! Vociféra une voix féminine qu’il ne connaissait que trop bien, son ventre fredonnant un petit son de mécontentement.

Il se retourna donc et vit Angela s’approcher à vive allure de lui. Son visage semblait indescriptible. A la fois fou de rage et muni d’un sourire malicieux, Eragon n’en tremblait pas moins, ne sachant quelle tempête il allait affronter. Il prit alors les devants pour faire passer la pilule plus vite.

- Oui, je sais, je le ferai bientôt Angela, ni moi ni…

- Je ne suis pas là pour ça Eragon, coupa-t-elle sèchement de sa voix si mystérieuse.

Devant l’incrédulité du jeune homme, elle compléta :

- Bien sûr que tu t’occuperas d’Elva, c’est d’ailleurs pour ça que je l’ai amenée avec moi à Farthen Dûr.

- Tu as quoi ?

- Tu croyais peut-être que j’allais la laisser agoniser là-bas, dans la chaleur étouffante du Surda, pendant que tu en profitais pour te balader de-ci de-là dans les montagnes ? Lui susurra-t-elle de son ton acide dont elle seule avait le secret.

Les oreilles rouges de honte, il baissa la tête, ne sachant que répondre. Il le savait, il n’avait que trop tarder pour réparer sa lamentable erreur qui a fait de cette petite fille ce qu’elle était aujourd’hui.

- Mais non Eragon, je ne veux pas te parler de cela, je sais que cette erreur est un fardeau qui pèse lourd sur tes épaules, et que tu feras ce qu’il faudra pour la réparer. Non, ma venue a une toute autre raison.

Elle poussa alors vigoureusement le Dragonnier dans un recoin plus sombre du tunnel, s’assurant au passage que personne ne circulait dans les environs. Alors d’un mouvement de tête faisant basculer ses longs cheveux châtains sur ses épaules, elle planta ses yeux espiègles dans ceux d’Eragon, puis lui chuchota doucement à l’oreille :

- Eragon, il faut que tu agisses, et vite. Je sens que le dénouement est proche, et que notre salut n’est pas ici, cachés dans les montagnes ou coincés, affamés sur les terres arides du Surda. Galbatorix approche, il place ses pions sur l’échiquier qu’est l’Alagaësia et va bientôt faire échec et mat si nous ne nous redressons pas.

- Mais qu’y a-t-il Angela ? Que sais-tu ?

C’était la première fois qu’il voyait la sorcière paraître si démunie, si angoissée. C’était tout simplement terrifiant.

- J’ai essayé de la prévenir, mais elle ne m’a pas écoutée…

- Angela…

Elle semblait soumise à un immense désarroi, ses yeux maintenant dans un vide abyssal.

- ANGELA !

Le jeune homme avait soudain élevé la voix, la secouant avec vigueur pour la sortir de son état de torpeur.

- Que se passe-t-il enfin ? Fit-il d’une voix plus douce, mais qui trahissait l’angoisse grandissante qui l’empoisonnait peu à peu.

- La position des Vardens et des Surdans est intenable. Après la destruction de Tarnag et des réserves naines, les populations sont affamées et ce n’est qu’une question de temps avant qu’ils ne meurent de faim, ou pire, qu’ils se rendent, devenant ainsi les esclaves de Galbatorix.

Elle contempla alors à nouveau Eragon qui ne cessait de l’observer, l’encourageant à continuer.

- J’ai été la voir, pour lui parler…Nasuada… Mais elle n’a rien voulu savoir…

- Que lui as-tu proposé Angela ? Parle-moi, s’il te plait, fit-il plus suppliant que jamais, n’appréciant nullement cette position inconfortable avec cette femme.

- Les Urgals, Eragon, les Urgals... Ils sont notre seul et unique salut, il nous faut les rallier à notre cause. Il nous faut les rejoindre si nous voulons survivre.

- Qu…Quoi ? Tu n’es pas sérieuse enfin, ce ne sont qu’une bande de brutes écervelées qui ne prennent de plaisir qu’en tuant tout ce qu’ils trouvent sous la main ! Répondit-il avec véhémence.

- Eragon, s’il te plait… Souviens-toi du chef Urgal avant la bataille. Rappelle-toi ce que tu as vu dans sa mémoire, son sens de l’honneur, sa loyauté…Préfères-tu condamner les tiens plutôt que de t’allier à de puissants amis qui t’ont tendu la main ?

L’idée de quérir leur aide le répugnait, mais il dut bien admettre la profonde justesse des propos de la sorcière.

- Peut-être as-tu raison, mais je ne sais pas où les trouver Angela. Nar Garzvhog a quitté le Surda depuis la fin de la bataille, et je ne saurai où les retrouver, et ça pourrait sûrement être dangereux pour Saphira et moi de partir à leur recherche, et…

Sa voix se perdit légèrement.

- Je sais, tu as Roran, compléta-t-elle comme si elle avait deviné les dernières pensées du Dragonnier.

- Oui en effet.

Un faible silence s’installa, l’esprit songeur.

- Je sais comment les trouver, moi. Enfin…du moins ai-je une piste.

- C…Comment ?

- Tu as vu dans l’esprit du Bélier qu’une citadelle les regroupant existait. Mais à ce que j’ai pu découvrir elle ne sert pas qu’à cela. Apparemment elle les cache de la vue de tous, cité invisible aux indésirables. Son peuple l’appelle Urhir Galadrim. La citadelle silencieuse, dans leur langage.

- Mais, si elle est invisible comment diable veux-tu que nous la trouvions ? Je suis peut-être Dragonnier, mais mes pouvoirs et capacités sont limités tu sais !

- Je le sais Eragon…Je le sais… Mais il est une chose que tu dois connaître. J’ai pu trouver un indice qui nous permettrait de localiser la cité et d’y pénétrer, mais tu ne dois le révéler à quiconque en qui tu n’accordes une totale confiance. Promets-moi que tu feras tout ce que tu pourras pour les trouver, c’est notre seule chance.

- Je suis flatté par cette marque de confiance que tu me donnes, mais…

- Promets-le moi Eragon ! Ordonna-t-elle de sa voix à nouveau forte,e exigeant une réponse claire et immédiate de sa part.

Après un calme plus effrayant que les dernières paroles de la femme, il capitula.

- Très bien, je te le promets. Je jure de chercher la cité des Urgals afin de quérir leur aide. Vel eïnradhin iet ai shur’tugal.

- Ainsi soit-il ! Termina la sorcière, soudain apaisé d’un lourd poids. Ses paupières plissées par la fatigue se relevant avec peine, elle se rapprocha encore plus du jeune homme, de telle sorte qu’il sente l’odeur assez désagréable d’encens fortement pimenté qu’elle aimait particulièrement. La bouche de la sorcière était maintenant à portée de son oreille droite, prête à capter le moindre son, le plus petit chuchotement.

- Il existe une phrase qui permet aux esprits avertis d’être guidés vers la citadelle silencieuse. J’ai mis du temps à comprendre le fait que ces mots étaient une indication sur la voie à suivre pour y parvenir. Mais j’ai déjà essayé de chercher à la déchiffrer, de fouiller partout où je le pouvais, mais je n’y suis pas arrivée…

- Angela, vas-tu me dire enfin cette phrase ? Ne t’ai-je pas donné ma parole ?

Le Dragonnier commençait à devenir exaspéré devant la lenteur de la sorcière qui n’en finissait plus de parler à demi en rêvant.

- Ah oui…Tu as raison…Ecoute bien, car je ne la répèterai pas :

« Quand le temps sera venu où tu auras besoin d’une arme, cherche entre les racines de l’arbre Menoa ».

Eragon était sous le choc, le teint livide.

- Mais c’est la prophétie de Solembum ! Lui révéla-t-il.

 

      - Comment ça, de quoi parles-tu ? Répliqua-t-elle, prise au dépourvu.

- Lors de notre première rencontre, à Teirm, tu sais que Solembum m’a parlé, il te l’a confié. Mais il m’a aussi prédit certaines choses. Et cette phrase en faisait partie.

Après une infime seconde d’hébétude, Angela reprit son aplomb naturel.

- Ah, le petit cachottier celui-là, si je l’attrape… Enfin bon, cela me conforte dans mon choix de te faire part de cette information. Il est clair que nous n’avons plus le choix maintenant. Il faut suivre cette piste.

Il allait répliquer quand elle le coupa aussitôt.

- Mais au fait, que t’a-t-il révélé d’autres si cette phrase n’est qu’une partie de ce qu’il t’a dite ?

Un peu mal à l’aise, il lui rétorqua cependant que Solembum ne parle de ce qu’il veut à qui il veut au moment opportun, et en l’occurrence à lui, et non à elle.

- Oui je me doutais bien que tu n’allais pas me répondre, mais bon j’aurai essayé ! Dit-elle d’un ton espiègle.

- Je crois que vous faites bien la paire tous les deux. Impossible de trouver plus imprévisibles que vous. D’ailleurs c’est étonnant que tu ne sois pas de la même race que Solembum. Es-tu véritablement humaine Angela ? L’interrogea-t-il, très amusé de ses propres réflexions.

Il n’eut en tout et pour tout qu’un sourire malicieux en guise de réponse, avant de s’apercevoir que la sorcière avait déjà pris la poudre d’escampette.

- Ainsi donc notre salut dépend des Urgals, ce peuple si détesté, haï, mais en même temps si méconnu. Espérons que nous ne réveillerons pas un ennemi plus grand encore une fois trouvé, pensa Eragon, absorbé par ses pensées.

Ce n’est que lorsqu’Orik le secoua légèrement, avec grande peine vu sa petite taille, qu’il émergea à nouveau.

- …alors tu viens ou pas.

- Euh désolé Orik, j’étais parti ailleurs je crois. Tu disais ?

- La plupart des nains sont dans les cuisines en train de fêter votre courage et votre force, à ta dragonne et toi, aussi je t’ai demandé si tu voulais venir. Nulle doute que tu y serais acclamé et…

- Non, désolé Orik, mais je crois qu’il faut que je me repose. La journée a été…euh…difficile, et très longue. Je suis éreinté, et demain il faut que je répare certaines erreurs que j’ai commises, et pour cela j’ai besoin d’autant de force que possible. Non, je crois que je vais aller me coucher Orik, désolé.

- Mais ne t’excuse pas Eragon, je comprends.

- Merci. Profites-en bien, et je te donne ma part d’hydromel si tu veux !

- Mais j’y compte bien ! Lui répondit-il d’un ton enjoué, un sourire radieux aux lèvres, visible malgré l’épaisse barbe qui ceinturait son visage.

Le jeune homme accéléra le pas, en faisant attention à ne croiser âme qui vive, étant déjà las des myriades d’acclamations et autres louanges dont il était « victime » depuis son retour. Par chance, les cuisines souterraines semblaient vides, et il prit quelques tranches de pain de seigle ainsi que du beurre, des œufs durs et quelques légumes, puis entreprit de remonter près de sa dragonne avec les victuailles qu’il avait dérobées. Après tout, il le méritait bien avec ce qu’ils avaient accompli tous les quatre. Il se faufila donc dans les ombres des passages menant à la grande place de Tronjheim, puis emprunta le grand escalier central, entouré par Vol Torin, pour rejoindre sa moitié, qui sommeillait déjà depuis pas mal de temps, mais qui instinctivement releva légèrement son aile afin qu’Eragon s’y installât, ce qu’il fit aussitôt avec une mine réjouie mais fatiguée. Avec une rapidité déconcertante, il engloutit toutes les vivres qu’il avait emportées, se maudissant de ne pas avoir apporté un peu d’eau avec lui, puis se frotta contre le ventre chaud de sa dragonne, n’ayant plus le courage de sortir de cette enceinte si chaleureuse pour s’hydrater. Enfin, il laissa glisser ses paupières sur ses yeux, et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, ses inquiétudes disparurent en fumée en laissant son inconscience prendre son envol, son âme en paix. Il avait réussi. Voilà ce qu’était sa dernière pensée.

      Ce n’est qu’aux lueurs du petit matin qu’il se réveilla dans cet univers composé de tous les bleus possibles. L’aube donnait à l’aile qui le recouvrait des teintes allant du bleu nuit jusqu’à une pâleur quasi blanche, le baignant dans un confort incomparable. Il aurait aimé rester là pour toujours.

« Bien dormi petit homme ? »

« Oh tu es aussi réveillée. Oui, très bien. Cela faisait très longtemps que je n’avais pas dormi comme cela. C’était un peu comme avant le don des dragons. Aucun rêve. Aucun cauchemar. Juste un repos absolu ».

« Oui moi aussi j’ai bien dormi merci de demander » lui rétorqua-t-elle avec amusement.

Esquissant un petit sourire, Eragon se leva puis sortit vers l’extérieur, à regret. A ses côtés Saphira s’ébroua et étira tous ses muscles, tels un chat tiré du sommeil, leur légère différence de taille mise à part.

« Saphira, j’ai croisé Angela hier soir et… »

« Angela est ici ? Mais que fait-elle là ? Elle ne veille pas sur Elva ? »

« Si justement » répondit-il de son air penaud.

« Ah, je vois. Eragon, il est temps de réparer notre erreur envers cette fillette. Et j’ai bien dit notre erreur ».

Pas convaincu du tout, il décida tout de même de descendre dans la cité pour y chercher tout d’abord un petit déjeuner copieux, chose qu’il n’avait pas eu le droit depuis fort longtemps, et d’autre part des informations. Il savait qu’il lui serait difficile de dénicher Angela, et par conséquent Elva, donc autant s’atteler à la tâche dès à présent. Il croisa très peu de nains en cette heure matinale. Beaucoup d’entre eux devaient probablement subir le contrecoup de la fête de la veille. Arrivé aux cuisines, comme prévu quasiment désertes, il s’installa à la table la plus haute, puis prit quelques morceaux de brioche et un pot de confiture aux myrtilles que la cuisinière avait disposés sur son étal. Les quelques nains présents semblaient tous à demi conscients, il n’était donc pas dérangé par les probables louanges et autres accolades auxquelles il aurait eu droit la veille. Il avala donc promptement le contenu de son assiette, but une bonne pinte de jus d’oranges pressées, puis, après avoir remercié sa bienfaitrice de ce somptueux repas, se mit à la recherche l’antre de la sorcière. Evidemment, il partit vers son ancien repaire, non loin de la couche des Dragonniers.

« Tu me préviens quand tu as trouvé ? » Lui susurra sa dragonne à l’oreille d’un ton faussement suppliant.

« Oui vas-y, il vaut mieux que madame se repose pendant que je me tue à les chercher ».

Ayant obtenu l’effet escompté, la dragonne s’assoupit à nouveau, laissant tout loisir à son Dragonnier de bougonner dans son coin, perspective qui la satisfit pleinement.

Son impatience augmentant en même temps que sa nervosité, Eragon déambula dans de nombreux recoins de la cité, ayant visité les plus courants, et ceux qu’occupait auparavant la sorcière. Comme à son habitude, elle ne tenait jamais en place. Au bout de trois heures de recherches infructueuses, ayant récolté quelques indices, parfois contradictoires, il s’arrêta un moment afin de réfléchir calmement à sa situation. Il se tenait désormais dans la place du marché de la ville, auprès d’étalages d’agrumes, d’herbes de toutes sortes et autres légumes exotiques. Puis il passa devant des végétaux étranges. Des champignons.

« Mais oui, les champignons ! »

S’en voulant de ne pas s’en être rappelé plus tôt, il se dirigea à vive allure à l’orée de la ville, là où poussaient ces moisissures, dont la majorité avait un effet toxique. Après une course de quelques minutes, la fine silhouette de la sorcière, légèrement camouflée par un châle vert pastel, apparut sur le flanc interne de la montagne. Elle s’agitait vivement, les denrées qu’elle convoitait résistant farouchement contre l’oppresseur.

- Un coup de main peut-être ? Ricana-t-il, quelque peu essoufflé, mais ravi de sa petite pique.

Elle lui jeta un regard noir en signe de réponse, chose qui le mit encore plus de bonne humeur.

- Je t’ai cherché toute la matinée. Tu as décidément le chic de bien te cacher si tu ne veux pas qu’on te trouve !

- Oui mais malgré tout quelques sangsues me collent toujours aux basques ! Enchaîna-t-elle, un air de triomphe sur la visage.

Fair-play, le jeune homme s’inclina devant la sorcière, effectuant une révérence provocante, puis reprit son sérieux face à une Angela qui vaquait toujours à son occupation.

- Angela, je suis venu te voir pour…

- Oui, je sais Eragon, je sais… L’heure est venue. Tu veux bien porter mon panier là-bas, s’il te plait ?

Son ton se faisait plus pesant, comme accablé par une lourde tâche qui l’incombait depuis de nombreuses années. Elle paraissait alors plus fatiguée que jamais.

- Où est-elle ? Questionna-t-il calmement.

- Là où je loge. Elle se reposait quand je suis partie chercher quelques champignons pour mes décoctions. Ce n’est pas très loin d’ici. Allons-y.

Sans demander l’accord du jeune homme, elle prit son bras et le fit avancer à pas forcés, pour arriver en quelques minutes devant une petite porte ronde, toute en bois, qui s’ouvrait bientôt sur une atmosphère feutrée, des brumes violacées entravant quelque peu sa vision. Suffocant au début avec ces odeurs à la fois douces et pimentées, il s’habitua assez rapidement à cette ambiance, s’asseyant tout près du corps reposant sur le lit de la sorcière. Elva, l’enfant qu’il pensait avoir bénie et qui au contraire fut victime d’un sort malencontreux, était enfin à ses côtés, prête à subir un autre sort. Il n’avait plus le choix.

« Saphira, ma belle, il est temps. Rejoins-moi au parvis, devant l’étoile de saphir, là où on l’avait bénie. Je ne serai pas long ».

La dragonne ne patienta pas une seule seconde de plus, et s’envola aussitôt vers sa destination, à la fois nerveuse et impatiente d’en finir.

Doucement, Eragon releva les quelques draps qui recouvraient le jeune fille, et fut horrifié du spectacle auquel il assista : Elva avait le corps d’une jeune femme d’environ vingt ans. Les os de tous ses membres ressortaient légèrement, de telle sorte qu’on l’eut cru sous-alimentée, bien que ses pommettes quelque peu saillantes prouvaient le contraire. La marque sur son front s’était quelque peu atténuée, bien que toujours présente. Des sillons marquaient son visage comme celui d’une personne usée par le temps. Nul doute que ce n’était pas le temps qui l’avait usé, mais bien le terrible sort qu’elle avait dû supporter durant tout ce temps. Il n’osait imaginer ce qu’elle avait enduré pendant la bataille des Plaines Brûlantes. Délicatement, il posa l’un de ses bras dans le creux de ses genoux, puis l’autre sous ses épaules, et il la souleva le moins brusquement possible, Angela surveillant ses moindres faits et gestes.

- Dépêche-toi Eragon. C’est très douloureux.

La jeune fille-femme souffla à l’oreille du Dragonnier en grimaçant, comme si chacune de ses paroles exigeait d’elle un effort surhumain. Plus que tout, il s’en voulait de son état si catastrophique.

- Arrête Eragon, ne pense plus… Par pitié, cesse de ressentir quoi que ce soit…

Comme une promesse qu’il lui aurait faite, il fit le vide en lui, et ne pensa qu’à une seule chose, un unique objectif : atteindre la place où les attendait Saphira.

- Angela, passe devant nous, il ne faut pas qu’on croise quelqu’un sur le chemin vers le parvis.

Avec un hochement de tête d’acquiescement, la sorcière sortit en vitesse de chez elle pour chasser tout âme de son chemin. Eragon le savait bien, elle était très douée pour cela, pensée qui lui arracha un maigre sourire. En évitant soigneusement les contours de la porte en chêne, il prit une allure rapide, Elva dans ses bras, vers sa moitié qui elle aussi faisait fuir tout être proche d’elle. Elle avait pris l’initiative de contacter les elfes présents afin de l’aider dans cette tâche, et ces derniers, tout comme lors de son passage à Ellesméra, avaient accouru aussitôt pour lui porter leur aide. C’est donc ainsi qu’Eragon parvint sous la lumière bleutée d’Isidar Mithrim, qui envoyait en cette heure des rayons un peu plus foncés qu’à l’accoutumée. Un peu plus ternes, mornes. A l’image de l’humeur du Dragonnier.

      Eragon posa le corps d’Elva à terre, emmitouflée dans une couverture épaisse, préférant la cacher des yeux indiscrets autant que pour lui-même, puis, la mine grave, se mit à se concentrer sur ce qu’il voulait faire. Non, ce qu’il devait faire.

« Nous allons y arriver petit homme. Je suis là, à tes côtés, et ensemble on parviendra à effacer notre erreur ».

« Effacer… » Rétorqua-t-il d’une voix brisée, emplie d’amertume.

« Je ne crois pas que nous puissions effacer ce qu’elle a dû subir par notre faute. Nous pouvons seulement mettre un terme à cette malédiction, les souvenirs de cette enfance volée resteront à jamais gravés en elle ».

« Eragon, reprends-toi ! Fais-le au moins pour elle ! Nous lui devons bien ça ! »

Une petite gouttelette vint s’échouer sur le coin droit de sa bouche, aussitôt effacé par un revers de manche. Il s’était enfin décidé. Le regard dur, déterminé, il examina la jeune femme qui s’était assise à terre, paraissant plus faible que jamais, et décida avec sa dragonne des mots à employer pour le contresort. Doucement, il s’agenouilla auprès d’Elva la main tendue vers sa marque qu’elle portait au front. Du point de vue de la jeune femme, elle voyait le Dragonnier se planter entre elle et l’étoile de saphir, de telle sorte qu’elle eut crut que c’était Eragon lui-même qui rayonnait de la sorte, tel un ange venu la délivrer de son maléfice. Délicatement, il tendit ses doigts fins vers sa gedweÿ ignasia, leur rythme cardiaque s’emballant au moindre mouvement, puis finalement, leurs deux marques, l’une à la paume, l’autre au front, se touchèrent. Elles se mélangèrent, s’illuminèrent quelque peu d’un éclat argenté, pour finalement ne faire plus qu’une. Aussitôt, Eragon fut assailli par des myriades de souvenirs et sentiments auxquels elle avait dû faire face. Plaisir, joie, peine, colère, désespoir, rien ne l’épargnait, ses barrières mentales s’affaissaient au rythme des multiples griffures de ces complaintes interminables. Il voyait à travers les yeux violacés de la jeune femme tout ce qui la meurtrissait de l’intérieur. Il se laissa ainsi dévorer par les souvenirs les plus oppressants.

Une course effrénée à travers un dédale de murs blancs. Une atmosphère étouffante. Le cœur battant la chamade, au rythme de son avancée autant que de la peur alentours. Puis une femme noire. Nasuada. Sa ruée vers elle alors qu’on allait la tuer, là, sous ses yeux. Son sauvetage in extremis.

Aussitôt il fut embarqué vers un autre, plus glauque.

Du sang. Des quantités abominables de sang déversées sur une telle aride, assoiffée, meurtrière. Des hurlements de guerre. Des membres tranchés nets. Des cris d’agonie. Du sang. Toujours du sang.

Eragon n’en pouvait plus, complètement écoeuré, mais Elva, ou du moins ce qu’elle contenait, ne comptait pas en rester là, bien au contraire.

Une haine implacable. Une soif de vengeance inouïe. Tout le transcendait dans cette ambiance si noire, si mauvaise. L’envie de goûter à ce poison se faisait aussi pressant que celui d’y échapper.

Il allait succomber lorsque cette bribe de mémoire qu’il convoitait maintenant ardemment s’embrasa instantanément, leur provoquant un cri de douleur aigu commun.

« Eragon, ressaisis-toi ! » L’alarma Saphira qui se démenait comme une folle pour le ramener à elle.

Laborieusement, il érigea à nouveau une par une les barrières de son esprit, sa dragonne veillant à ce qu’il ne replonge pas dans le chaos du mental de la jeune femme.

Derrière lui, des gerbes bleutées s’échappaient ça et là du cristal, tel un volcan doucereux en éruption. Isidar Mithrim avait reprit une teinte plus vive que jamais, aussi éblouissante qu’était aveuglant le pouvoir d’Elva.

« Dragonnier, relève-toi, et deviens ce que tu dois être » fit résonner une voix grave dans sa tête. C’était la troisième fois qu’il entendait Korgan parler, mais seulement la première à lui directement. Ces paroles lourdes de sens suffirent à enfin laisser passer sa dragonne qui fusionna aussitôt avec lui.

      En une fraction de secondes, les yeux d’habitude noisette du jeune homme s’embrasèrent d’un bleu ardent.

Il sentait le pouvoir. Il suintait le pouvoir. Il était le pouvoir.

« Blöthr. Cesse »

La formule qu’ils avaient décidé de proférer quelques instants plus tôt avait disparu de leur esprit, leurs âmes transcendées par le moment.

La voix caverneuse de la dragonne s’était mêlée à celle de son partenaire, pour former un son profond, intense, implacable. Ensemble ils avaient proféré ce simple mot, mais avec une maîtrise maintenant parfaite, ils avaient dirigé leurs pensées vers cet unique objectif : libérer Elva du joug de ce triste sort.

Aussitôt une décharge d’énergie pure emprunta le pont entre les deux jeunes gens, reliés par leur gedweÿ ignasia, pour conquérir l’âme d’Elva. Eragon se sentait vider à une vitesse ahurissante, ne contrôlant à aucun moment le débit de magie qui coulait en elle. Il était d’une telle violence, d’une telle ampleur qu’il se matérialisait en des volutes sauvages d’étincelles bleues tout autour d’eux. La jeune femme était parcourue de spasmes violents, agressée par tout ce pouvoir qui lui semblait hostile, mais d’un autre côté tant apaisant. Pour une fois, tout son esprit était tourné vers ce moment, vers ce transfert et cette lutte de pouvoir. Rien d’autre ne comptait, et c’est en livrant entièrement cette bataille qu’elle s’apaisa enfin. A la douce chaleur de cette harmonie fugace, Elva abandonna son emprise et laissa les deux compères tout dévaster, jusqu’à ce qu’eux-mêmes ne puissent plus tenter de détruire tout le chaos que son petit corps frêle contenait au risque de s’y perdre.

      Lourdement, le Dragonnier tituba quelques temps avant de recevoir le museau de sa dragonne au creux de ses reins, ce qui le stabilisa quelque peu. Il semblait à bout de souffle. Mais par-dessus tout, rongé par une angoisse sournoise. Il avait donné tout ce qu’il pouvait. Mais était-ce suffisant ? Il posa alors son regard avec appréhension sur les contours de la jeune femme, puis sur son visage. Il n’en crut pas ses yeux.

Les sillons qui parsemaient son front, le dessous de ses yeux ainsi que le contour de sa bouche avaient disparu. Sa peau avait été comme étirée, lui redonnant sa vitalité resplendissante, caractéristique de son jeune âge. Ses paupières avaient cessé leurs tremblements, pour transporter la jeune femme dans un calme nouveau, bienfaiteur. Néanmoins sur son front luisait toujours la marque argentée de la caste des Dragonniers, bien qu’elle semblait plus terne que jamais, prenant quelque peu la couleur légèrement halée de sa peau. De plus, comme il le craignait, il l’avait guérie, mais n’avait pu rattraper le temps qu’elle avait perdu. Elle présentait un corps de femme. Les stigmates de sa courte enfance resteraient à jamais gravés en elle, toujours là pour lui rappeler qui elle avait été.

- Ce n’est pas grave Eragon.

La petite voix fluette de la jeune femme vint briser le silence comme un navire échoue sur un écueil.

- Qu…Comment ? Tu peux encore ressentir les émotions des autres ? L’interrogea-t-il, alarmé.

- Oui. Mais extrêmement moins qu’avant. Je peux contrôler, et peut-être même rejeter totalement le flux d’informations qui tente de me contacter maintenant, et ceci grâce à toi.

Elle ouvrit alors les yeux, et Eragon vit alors la profondeur du changement qu’il avait causé. Le violet intense de ses yeux avait fait place à un mélange subtil du bleu de la robe de Saphira avec des petites touches violettes de ci de là qui faisaient pétiller ces globes d’une force d’âme nouvelle.

- Merci beaucoup Eragon, conclut-elle, tout en se relevant avec une déconcertante facilité.

- Non, ne me remercie pas. Elva ?

Elle tourna légèrement la tête, apparemment fatiguée de cette discussion.

- Comment as-tu fait ? Je veux dire…avec toute cette noirceur, cette haine qui ont failli m’engouffrer tout à l’heure…je…

- Je l’ignore Eragon. Toujours est-il que je me tiens devant toi maintenant et que ces nuages ont disparu, et…

- VAS-TU CESSER ENFIN ?!?

La sorcière s’avança vers le Dragonnier d’un air menaçant, entourant les épaules de la jeune femme de ses bras protecteurs. Elle lui avait hurlé ces paroles acides qui le pétrifièrent aussitôt.

- Je suis désolé Angela…Elva…balbutia-t-il en signe d’excuses.

- Oui et bien ça ne la fera pas se reposer pour autant.

Avec une force sûre et rassurante, il poussa légèrement la jeune femme afin qu’elles se rendent dans leurs appartements, loin de tous les tracas que pourrait lui causer Eragon. Ce dernier, épuisé, les laissa s’échapper sans un mot. Il n’en avait même plus la force. Saphira appuya un peu plus sur son dos, de telle sorte qu’il lâchât prise, se laissant glisser sur son visage écailleux, qui vint rejoindre le sol pour le poser à terre doucement. D’un coup de patte maternel, elle le ramena contre son flanc, le bougeant quelque peu pour faire glisser l’une de ses ailes sous le corps de son compagnon. Elle ferma alors la toile bleutée au-dessus de lui, lui laissant entrapercevoir cette atmosphère douce et chaleureuse avant que tout deux ne s’endorment. Ils étaient là, sur la grande place de Tronjheim, sous Isidar Mithrim, à la vue de tous. Mais ils n’en avaient cure. Ils étaient ensemble.

      Une agitation incessante. Des cris d’enfants apeurés ou émerveillés. Des grondements de mères inquiètes.

Eragon leva une paupière, puis l’autre, mais il ne vit qu’un océan de bleu.

« Où suis-je ? » Se demanda-t-il, à peine réveillé.

Puis les souvenirs revinrent. La recherche d’Angela. La pâle figure dans le lit. Elva. La torture qu’elle subissait. Puis la magie qu’il déversait en elle. Le résultat. Puis plus rien.

A l’extérieur de son cocon, des cris retentirent. Puis des rires. Il s’abandonna alors à nouveau au monde qui l’entourait afin de percevoir ce qui se passait en toute impunité. C’était Saphira. Dans son sommeil, elle respirait si fort que des petites rafales de vent s’échappaient de ses naseaux, procurant de nombreux divertissements aux plus jeunes nains. Et la fureur de leur mère. Mais sans prévenir, des volutes de fumées épaisses, accompagnées d’un grognement vindicatif ameutèrent tous les petits auprès de leur mère, les faisant rire à grands éclats. Ainsi que le Dragonnier.

Il tenta alors de se lever le plus doucement possible afin de ne pas réveiller sa dragonne, mais elle l’englobait totalement. Il marcha sur la pointe des pieds, se contorsionnant au-dessous de la fine tenture de ses ailes avant de faire apparaître un interstice en effleurant au minimum  la peau écailleuse. Il fut surprit par la faible luminosité qui l’accueillit, l’air étant bien plus frais que près du ventre de son amie. Le soleil avait déjà disparu. Il reposa délicatement l’aile à sa place, et fit quelques pas avant de sursauter.

« Tu croyais que je dormais, hein ? »

Eragon, mauvais perdant, prit un air hautain et ignora sa dragonne qui s’étira de tout son long, son petit jeu avec lui la mettant de très bonne humeur.

« Quinze longues minutes, tu en as mis du temps pour sortir dis-moi ! » Le gourmanda-t-elle, très contente de sa petite manigance.

« C’est ça, moque-toi, moi j’essaye de faire le moins de gestes possibles pour ne pas te réveiller et tu me laisses croire ça. Pfff »

Elle l’avait mis de mauvaise humeur, et cela n’allait pas s’améliorer en entendant les vives protestations de son ventre qui criait famine. En effet, il n’avait pas mangé depuis les premières heures du jour. Il se dirigea donc vers le tunnel principal menant aux grandes cuisines de Tronjheim. Il n’avait pas la patience de descendre plus profondément afin de profiter du calme des souterrains. Peu de temps après, il sentit Saphira approcher à vive allure. Elle semblait très joueuse, aussi il comprit rapidement qu’elle désirait arriver avant lui aux cuisines afin de le narguer en avalant tout ce qu’elle y trouverait avant qu’il ne parvienne à destination. Ni une ni deux une course effrénée s’empara d’eux. Plus rien ne comptait à part ce petit jeu. Comme de vrais enfants, ils s’engouffraient tête baissée dans les longs tunnels nains, le souffle court, aguichant l’autre de sa lenteur déplorable. Eragon riait à grands éclats entre deux moqueries. Puis il eut soudain une idée. Pourquoi ne pas l’embêter un peu ? Se délecta-t-il à l’avance.

Tout en pensant fixement ce qu’il recherchait, il s’échappa de la conscience aux aguets de sa dragonne, puis proféra doucement « Blöthr ». Aussitôt il sentit l’une des pattes arrières de Saphira se bloquer, la déstabilisant au point de la faire chuter lourdement sur la pierre dure de la montagne, la tête la première. Elle était folle de rage de ce coup bas.

« Ohhhhhh ça, tu vas me le payer, crois-moi !» Lui hurla-t-elle mentalement.

Tout en pouffant de rire, il continua sa marche forcée, oubliant à un moment de tourner à droite, le forçant à faire demi-tour lorsqu’il s’en aperçut. Au bout d’une minute ou deux, durant lesquelles la dragonne n’émettait plus aucun signe de vie, il se détendit quelque peu, s’apercevant qu’il était bientôt parvenu à destination. Mais sans crier gare, il entendit dans son esprit une voix rugueuse lui déclarer de la façon la plus sournoise possible : « Stenr ».

Tout comme Arya l’avait fait avec le contrôle de l’argent, Saphira avait exigé à la pierre de lui obéir. Tel un maître, elle façonna la roche selon son bon vouloir, mais pas seulement. Dès que le lien de magie fut établi, les jambes d’Eragon s’immobilisèrent d’un coup. Les pieds et le bas de ses tibias avaient été englobés par la pierre qu’il venait de fouler, comme si ses membres avaient fusionné avec la montagne. Il commença à trébucher, mais le plaisir de la dragonne ne s’arrêta pas là. Elle avait bloqué les membres inférieurs de son dragonnier avec un angle de quarante cinq degrés avec le sol, de telle sorte qu’il adoptât une position plus qu’inconvenante pour son rang.

« Saphira débloque-moi tout de suite !!! » Rugit-il, rouge de honte à l’idée que quelqu’un ne s’aperçoive du tour qu’elle venait de lui faire. Tout en proférant toutes les menaces qu’il connaissait, jurant autant qu’il le pouvait, la dragonne avançait rapidement vers lui, la tête haute, telle une altesse royale. Lorsqu’elle parvint à son niveau, elle prit un air hautain et dédaigneux, émettant un grognement de satisfaction, puis continua sa marche vers les cuisines. Avant de disparaître, elle lui glissa mentalement :

« Tu veux peut-être que je t’envoie quelqu’un pour te faire manger ? »

Heureuse de son éclatante victoire, elle s’installa toute rayonnante dans les grandes cuisines, ravie de faire honneur aux nains qui s’affairaient autour d’elle pour la servir.

Cela faisait cinq minutes que le Dragonnier était dans cette posture affligeante, et à aucun moment sa dragonne ne semblait s’intéresser à son sort, lui transmettant de temps à autre la finesse succulente de la nourriture qu’on lui présentait. Elle s’extasiait à chaque fois qu’un nain passait, à la fois effaré et amusé, devant la « statue » de son compagnon. C’est alors que sans crier gare, Arya parvint au croisement qu’il avait emprunté un peu plus tôt, légèrement essoufflée, mais apparemment très contrariée. La situation du jeune homme ne lui procura qu’un faible étirement des lèvres.

« Oh non, il ne manquait plus que cela ! » Pensa-t-il instantanément.

« Saphira, lâche-le s’il te plait, il faut que je lui parle. C’est grave. »

L’écho de sa voix résonna dans l’esprit des deux compères, suivi d’un grognement de mécontentement, accompagné d’un bruit sourd annonciateur de la chute du Dragonnier sur le sol glacé du tunnel.

- Viens par là Eragon.

Elle lui indiquait un petit recoin, dans l’ombre, à l’abri des regards indiscrets, ce qui l’inquiéta d’autant plus.

« Non, reste où tu es Saphira, soyons discrets. »

La dragonne s’immobilisa aussitôt, un morceau de cuisse sanguinolente encore entre ses dents.

Arya baissa alors d’un ton, accompagnant ainsi le bruit qu’émanait la cuisine de son murmure.

- Eragon, il y a un problème. Les Ra’zacs.

- Quoi les Ra’zacs ? Qu’ont-ils fait ? Ne me dis pas que…

- Non, ce n’est pas Katrina. Ils ont attaqué une ville surdane. Dauth.

- Mais qu’est-ce qu’ils font aussi loin de chez eux ?

- Je ne sais pas, Eragon, mais ce n’est pas bon.

Le regard dur de l’elfe se reflétait sur celui du Dragonnier, empli d’une détermination sans faille.

- Ils t’attendent, Eragon. Ils te provoquent car ils savent que tu viendras sauver la fiancée de ton cousin, et te poussent à les affronter. Eragon, il ne faut…

- Et bien je vais les combler si tel est leur souhait ! Vociféra-t-il avec hargne.

- Eragon, c’est de la folie ! Il serait dément d’affronter les deux plus jeunes seul, alors avec les Lethrblakas…

- Et bien que me conseilles-tu, ô grande Arya ? Que je me cache dans mon trou en espérant qu’ils m’oublient ? Que je manque à ma promesse envers Roran ? En cela au moins je serais comme mon père, un parjure !

La colère l’habitait entièrement. Elle seule avait le don de le faire exploser ainsi. Saphira ne tenta pas de s’interposer, ne sachant que trop bien ce qui l’attendait sinon. Elle laissa donc la tempête se déchaîner.

- Ecoute-moi bien Eragon, je ne le répèterai pas deux fois. Non, tu n’es ni comme ton père, ni comme ton frère. Tu es ce que tu fais. C’est-à-dire quelqu’un de bien. Je t’interdis de redire une telle chose, ou même d’y penser, tu m’entends !

La dragonne fut étonnée du ton qu’empruntait l’elfe. Les verrous qui contenaient la colère sourde sommeillant en elle semblaient céder un à un, laissant place à une fureur noire plus dévastatrice que jamais. Mais elle en avait peur. Ou peut-être était-ce autre chose.

- Ne me donne pas d’ordre, Arya, tu n’en as aucun droit. Seul un ami l’aurait.

Malgré la blessure qu’elle ressentait par ces dernières paroles, elle répliqua aussi sévèrement :

- Je viens avec toi. Tu ne les vaincras pas seul.

- Je t’ai déjà dit que c’était fini maintenant ! Ne crois pas que tu me sois indispensable, d’autres peuvent prendre ta place !

- Ah oui, et qui ? Roran ? S’il arrive à maintenir un Ra’zac en place, estime-toi heureux, mais quand il apercevra sa fiancée ce ne sera plus qu’un amoureux transi, incapable de combattre. Ordarik peut-être ? Aussi vaillant soit-il, il n’est pas assez rapide pour contrer de tels adversaires.

- Il y a d’autres elfes présents ici. Je pourrai quérir l’aide de Vanir par exemple, sa vanité sera vite comblée par la perspective de briller un peu, lui lança-t-il, plus défiant que jamais.

La tension montait d’un cran à chaque changement de voix. Ils se renvoyaient la balle avec une férocité extrême.

- Parce que tu as confiance en lui maintenant ? Laisse-moi te dire une bonne chose monsieur le Dragonnier. Sans moi tu ne serais pas ce que tu es maintenant, je t’ai envoyé l’œuf de ta dragonne pour que ta vie prenne enfin un sens, mais ton ego est tellement démesuré que tu ne daignes même pas le reconnaître.

Elle s’avançait vers lui plus menaçant que jamais, la couleur noire de ses cheveux s’insinuant dans ses iris. Il reculait à chaque nouveau pas de l’elfe, ne l’ayant jamais vue animée d’une telle fureur. Elle allait continuer lorsqu’il la coupa pour se défendre hargneusement.

- Oui et donc c’est grâce à toi si ma famille s’est détruite ! Excuse-moi de ne pas t’en avoir remerciée avant, tu veux peut-être que je fasse ma rédemption par écrit ? Non, tu ne viendras pas avec moi. Si tu te crois le devoir de me protéger, je t’en défais sur-le-champ. Depuis le début, dès notre première rencontre, dans les cachots de Gil’Ead, je t’ai aimée, ardemment désirée, empoisonnant toutes mes pensées. A chaque fois où tu es près de moi ton parfum de pin m’enivre et m’embaume l’esprit. Tu es mon unique faiblesse Arya. Mais le pire, c’est que tu n’es même pas capable d’être franche avec moi. Crois-tu peut-être que j’ignore vos petites conversations avec Saphira ? Je ne dois pas être assez digne pour être dans la confidence, autant me torturer un peu plus en partageant tes secrets avec ma moitié, c’est tellement plus drôle !

Eragon était hors de lui, exalté par tout le ressentiment qu’il avait pour celle qui se tenait en face de lui, muette, son sang battant furieusement contre ses tempes.

- Tu veux la vérité, très bien ! Tu sais que je t’aime, oh oui, ça tu le sais, et tu t’en amuses. Et je te déteste pour en profiter.

PAF

Sans parvenir à se contrôler plus longtemps, la main d’Arya avait atterri avec violence sur la joue gauche du jeune homme, ce dernier n’ayant pas vu le coup venir. Il avait tourné la tête trop tard, et se frottait maintenant le visage, rougi sous la force de l’impact, fulminant comme jamais. Pour continuer jusqu’au bout le duel, il reposa son regard sur le visage de sa rivale. Il en blêmit d’effroi, toute sa fureur s’évaporant d’un coup. Une perle s’était échappée de l’attrait de l’œil droit de l’elfe, contournant sa narine, puis l’un des coins de sa fine bouche pour venir s’échouer sur le sol, le petit « FLOC » contre la pierre résonnant dans son cœur, en écho avec les remords qui l’envahirent aussitôt.

- Excuse-m…

D’un mouvement plus vif que jamais, elle plaqua la paume de ses mains contre ses omoplates et le poussa avec rudesse contre le mur. Ses coudes se placèrent de manière à ce que sa main droite se calât sur la nuque du jeune homme, le bout de ses doigts fins effleurant avec chaleur la base de ses cheveux, tandis que l’autre main venait caresser avec une mélange subtil de force et de douceur sa joue droite.  Puis, en un éclair, ses lèvres vinrent toucher celles du jeune homme. Elle ne pensait plus à rien d’autre. Enfin, elle accomplissait ce qu’elle mourait d’envie de faire. Elle déplaçait délicatement ses lèvres contre celles du jeune homme, l’enserrant de moins en moins fort, concentrant toutes ses émotions sur ce désir réalisé, conférant un peu plus d’intensité au moment. Eragon semblait ailleurs, il ne bougeait pas. Il restait là, pantois, statique, tandis qu’Arya s’exprimait avec délicatesse et passion. Son esprit qui avait en un instant disparu rétablit peu à peu son enveloppe charnelle, le jeune homme prenant alors plus de plaisir dans ce moment rêvé tant de fois. Il commençait à approcher ses bras du corps de celle qu’il désirait le plus au monde, participant un peu plus à cet échange, lorsqu’elle s’écarta de lui aussi violemment qu’elle ne se l’était appropriée. Son visage exprimait un effroi inconsolable, sa main gauche venant se poser sur ses lèvres, interdite. Ses yeux trahissaient son angoisse profonde. Puis elle disparut. Elle s’était évaporée. Dans quelle direction, Eragon ne pouvait le dire. D’ailleurs il ne pouvait rien dire. Rien faire. Une seule pensée résonnait sans cesse dans son esprit.

« Ai-je rêvé ? »

 


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