[ Nos Partenaires ]
| Elinya | Auteur: Folkvnir | Vue: 14836 |
| [Publiée le: 2008-01-13] [Mise à Jour: 2008-12-29] | ||
| AP Signaler | Heroic Fantasy | Commentaires: 24 |
|
Description: Voici la suite et fin du cycle de l'Héritage. Alors qu'une bataille est remportée, le mystérieux roi Galbatorix frappe là où ne l'attend pas. Les nains deviennent sa première cible, ainsi que Murtagh, qui va rencontrer son pire cauchemar... Eragon parcourera ainsi tout l'Alagaësia, afin de connaître jusqu'aux fondements même de la terre qu'il foule depuis toujours. | ||
| Crédits: Ce récit reprend les personnages et lieux des deux premiers tomes de la trilogie de L'Héritage, de Christopher Paolini, qui possède leurs droits exclusifs. Tous les autres créés par mes soins sont donc de ma propriété. |
||
| << ( Préc ) | ( Suiv ) >> |
Les serres de l'aigle[4530 mots] |
Publié le: 2008-01-13 | |
| Taille du Texte: (+) : (-) | ||
Chapitre 7 : Les serres de l’aigle
Angela n’avait pas revu Solembum depuis une dizaine de jours. Il avait disparu le lendemain de la bataille des Plaines Brûlantes. Mais la sorcière ne s’en inquiétait guère : le chat-garou avait l’habitude de partir des jours durant sans signe avant-coureur. C’était dans leur nature, pensait-elle. Cependant cette absence prolongée l’attristait, car Solembum était le seul à qui elle pouvait se confier, mais aussi sur qui déverser son trop plein d’énergie lorsqu’elle en débordait, ce qui était dorénavant le cas. Depuis qu’Eragon avait refusé d’aider sur-le-champ Elva pour briser le maléfice qu’il lui avait malencontreusement jeté, la moindre petite chose dérangeante la courrouçait. Elle ne savait pourtant que trop bien que le Dragonnier avait eu raison, qu’il fallait réunir les conditions de la « bénédiction » pour la lever.
C’est avec cet état d’esprit assez épicé qu’elle se dirigeait vers la tente de Nasuada, la chef des Vardens, qui l’avait conviée à venir la rejoindre pour des questions militaires, bien qu’elle ne fusse en rien concernée par les intrigues de la jeune suzeraine. Elle accepta cependant, mais ne s’était décidée à la joindre que deux heures après avoir été « convoquée ».
Nasuada dormait profondément lorsqu’Angela arriva au seuil de ses appartements privés. Elle avait pris en considération les propos d’Orrin, le roi de Surda, au sujet d’un repos réparateur, même bref, dans le surmenage quotidien. Elle vagabondait dans les méandres du monde onirique, retraçant ça et là son parcours, sa vie. Elle revoyait sa mère sombrer de plus en plus dans la folie, la fillette en faisant les frais. Son attachement avec Jormundur, lui aussi habitant à Eoam, compensant le manque évident d’affection maternelle. Puis le départ avec lui et son père vers le Surda. Elle imaginait sa mère, découvrant le lit vide de la jeune fille, une rage folle sur le visage. Sa vie à Surda, puis à Tronjheim, appuyant son père dans sa tâche de chef des Vardens, parfois même travaillant dans son ombre. Les filandres de sa mémoire se resserrèrent sur les événements récents, l’agitant de quelques soubresauts, témoins du trouble persistant dans l’esprit de Nasuada. Elle revoyait son père tué par les Urgals au fait même de leur victoire. Son enterrement, puis la passation de pouvoir grâce à l’appui d’Eragon. Le roi nain Hrothgar étendu sur le sol, tué vilement par Murtagh, le nouveau Dragonnier à la botte de Galbatorix. Cette trahison l’affectait énormément. Le retour vers Cithrí, et la vie précaire du voyage. Puis l’annonce de l’attaque de Tarnag, et la destruction des réserves alimentaires naines. Cette dernière pensée sortit la jeune femme de sa torpeur. Sur son front perlaient quelques gouttes de sueur. Ses cheveux, d’un noir d’ébène, s’étaient ébroués, perdant leur ordre naturel. Elle reprit contenance en quelques secondes lorsqu’elle s’aperçut qu’Angela se tenait devant elle, un air amusé sur le visage, assise dans l’unique fauteuil offert aux invités de la suzeraine des Vardens. La sorcière aimait particulièrement mettre dans l’embarras les rares personnes qu’elle côtoyait.
Nasuada prit une longue inspiration, laissant l’air gonfler sa poitrine, et commença à discuter avec Angela :
- Bonjour Angela. Je t’ai demandé de venir ici pour avoir ton avis sur la situation maintenant très délicate des Vardens.
- Je suis très honorée de cette marque de confiance Nasuada, fille d’Ajihad. Que voudrais-tu savoir ?
- Notre position est plus critique depuis l’attaque surprise de Tarnag. Les récoltes naines ont été réduites à néant, or nous avions déjà installé un rationnement des denrées alimentaires, celles du Surda ne suffisant pas à nourrir et les Surdans et les Vardens.
- Je suis désolée ma Dame, mais je ne vois toujours pas en quoi je pourrais vous être utile. Je ne peux malheureusement pas faire apparaître du pain par magie !
Le ton sec d’Angela crispa encore plus Nasuada, son orgueil déjà froissé par l’admission de cette triste réalité devant la sorcière.
- Je le sais bien, ce n’est pas là ce que je vous demande. Peut-être penserez-vous à une solution que je n’aurais pas envisagée.
Angela se fit plus douce avec la reine, comme atteinte par la tristesse régnant dans la pièce et le cœur de Nasuada.
- Il me parait clair que les elfes ne pourront pas nous approvisionner en vivres. Ils sont d’une part bien trop éloignés de notre position, et d’autre part leur nourriture ne correspond que trop peu à celle des hommes.
Elle fit une pause avant de reprendre.
- Avez-vous consulté Orrin à ce sujet ?
- Evidemment, même si cela ne m’enchantait guère. J’ai dû essuyer un refus, ce qui était prévisible.
- Avez-vous envoyé des missives, voire des hommes aguerris et courageux, vers les villes voisines de l’Empire, leur contant les exploits d’Eragon et Saphira et la débâcle de l’armée de Galbatorix ?
- Oui en effet. Jormundur a voulu lui-même se charger de la ville de Dras-Leona. D’autres sont partis vers Kuasta et Marna. Marcus Tabór, le gouverneur de Dras-Leona, sera je pense le plus difficile à convaincre de rallier notre cause. C’est pourquoi le chef du Conseil des Anciens y est allé. Il est le seul, si on le peut, à pouvoir influencer Tabór.
- Cependant, ma Dame, même si nous obtenions l’aide de ces cités, ce qui semble toutefois assez peu probable, nous n’obtiendrions aucun matériel qui nous est nécessaire avant des semaines, voire des mois, connaissant la lenteur des convois humains, d’autant plus qu’ils viendraient des territoires de l’Empire, un parfait terrain de chasse pour les mercenaires. Il faudrait qu’ils assurent la sécurité des convois, ou, pire, que nous le fassions à leur place. Non, je ne pense pas que notre salut se situe de ce côté…
- Alors vous arrivez à la même conclusion que moi !
Le regard perdu de Nasuada était empli d’un profond désarroi. Il semblait n’y avoir aucune issue, aucune échappatoire. Le roi vaincrait bientôt les Vardens, et toute résistance sera alors vouée à l’échec.
- Il y a peut-être une autre voie, Nasuada.
Angela laissait ses paroles pénétrer dans l’esprit de la jeune femme, son visage transfiguré par la surprise, l’excitation, mêlées à la peur, connaissant dorénavant le caractère…peu conventionnel de la sorcière. Son idée d’empoisonner les rangs ennemis avant la bataille en était la parfaite illustration.
Elle inspira profondément, et parla d’un ton solennel, articulant doucement de sorte que la jeune femme entende chacune de ses paroles :
- Les Vardens possèdent d’autres alliés, mais ne veulent apparemment pas les admettre comme tels.
La sorcière exaltait au son de sa propre voie, la stupeur de son interlocutrice virant peu à peu à la colère.
- Je parle bien évidemment des Urgals.
Nasuada allait répliquer, une fureur intense aveuglant toute raison, lorsque Trianna entra en trombes dans la salle du « trône ».
- Ma Dame, les elfes qu’Islanzadi nous a envoyés sont enfin arrivés. Puis-je leur permettre d’avancer.
- Bien sûr, faites-les entrer.
Elle se tourna vers Angela.
- Dès que j’en aurai terminé avec nos amis, il faudra que l’on reparle de cela. Aussitôt. Et s’il vous plaît, ne soyez pas en retard cette fois.
Le ton de Nasuada avait été assez direct, bien qu’une note d’amusement transparût dans sa voix ainsi que dans ses yeux malicieux.
Six elfes en tout s’introduisirent dans cette salle de taille modeste dédiée par le roi à Nasuada. Ils étaient tous vêtus d’une longue tunique blanche, brodés avec des filaments d’or les plus fins. Leur étoffe paraissait plus douce que la soie et les motifs entrelacés que l’on pouvait apercevoir semblaient tous plus complexes les uns que les autres. Les tenues humaines, et donc aussi celle que la reine portait, étaient d’une texture bien grossière comparée au chef-d’œuvres qui scintillaient aux yeux de la suzeraine, stupéfaite. Cela donnait à leur porteur une supériorité par rapport à leurs hôtes dont il n’avait aucunement besoin, leur prestance naturelle assurant un profond respect mêlé d’une irrépressible crainte à tout étranger de la race du « Beau Peuple ». L’un d’entre eux, plus grand que les autres, s’avançait vers Nasuada, s’apprêtant à porter deux doigts à ses lèvres, courtoisie élémentaire des elfes. Il avait les yeux d’un bleu azur le plus pur, tel un océan turquoise, dans lequel Nasuada pouvait plonger à plaisir. Ses cheveux d’un blond comme les blés, paraissaient vivre en harmonie avec la nature, leur conférant leur force et leur texture surhumaine. Tout en lui avait quelque chose d’envoûtant. Le charme fut rompu lorsque l’un de ses congénères, plus petit, son visage d’un même blanc d’albâtre mais avec des cheveux d’un noir d’encre, bien plus que les siens, rattrapa le bras de l’elfe blond. Il s’avança alors et débuta à parler avec Nasuada comme un autre humain le ferait avec elle.
- Dame Nasuada, je suis enchanté de vous rencontrer enfin. Je m’appelle Vanir, de la Maison d’Haldthin. Voici Unuír, Eldin, Folán, Manuín et Pelanon ( l’elfe blond ). Notre reine Islanzadi nous a envoyés pour vous prêter main forte en ces temps troubles.
- Bienvenus sieurs elfes, vous étiez plus qu’attendus par vos amis indéfectibles que sont les Vardens. Trianna, la magicienne en chef du Du Vrangr Gata, m’a très brièvement indiquée votre projet d’aller à Farthen Dûr. J’aimerais, si vous y consentez, connaître les raisons qui vous ont poussés à vous y rendre.
- Bien sûr. Nous formions un contingent de douze dignitaires elfes, un de chaque Maison, envoyés par notre reine, la grande et sage Islanzadi, pour venir en aide au jeune Dragonnier et vous porter assistance. A environ vingt lieux de la pointe ouest des Beors, où le mont Unokin, ou Hrothmer en langage nain, ouvre les terres florissantes menant au Surda, nous reçûmes une transmission télépathique de Dame Arya. Elle se trouvait alors à Tronjheim, la capitale des Dvergars. Des nains, rectifia-t-il en voyant le visage interrogateur de la jeune femme.
Elle désirait que l’on se dirige d’abord vers leur cité, craignant des troubles entre les chefs de clan nains après la mort, tragique, de Hrothgar. De plus elle nous avait signalé qu’Eragon le tueur d’Ombre l’accompagnait. Nous avons donc jugé judicieux de nous rendre à cet endroit.
Vanir fit une pause avant de reprendre.
- Une lune et demie plus tard, alors que nous nous trouvions à seulement une lieue du lac Kóstha-Mérna, cachant subrepticement l’entrée du monde libre des rebelles, Dame Arya nous envoya un message d’alerte très inquiétant. Ces craintes en ce qui concernait les chefs de clan se précisaient et s’avéraient exactes. Nous dûmes presser le pas pour prêter soutien et à notre ambassadrice, et aux nains, mais ce ne fut que bien trop présomptueux. Arya avait du intervenir, et on ne sait par quel miracle, elle a pu mettre à terre tous les nains belliqueux présents à l’enterrement de leur défunt roi. Vous connaissez sûrement la suite. Le Dragonnier, sur lequel nous devions veiller, nous dicta par la plus grande sagesse et la plus imposante force ce qu’il était nécessaire d’accomplir : il décida de nous diviser en deux groupes, le premier pour assister Orik dans sa pénible tâche de maintenir la très fragile cohésion des nains, alors que le second devait se hâter de vous rejoindre et de résoudre cette situation plus que délicate.
- Bien sûr, et je vous en suis pleinement reconnaissante, bien que la totalité de votre équipée n’aurait été de trop. J’imagine que le voyage dans les entrailles des Beors vous a fatigués et fort déplus, coutumiers de vivre en symbiose avec la nature s’étendant à perte de vue. Je vous ai fait préparé quelques appartements qui seront je l’espère à votre guise.
- Très bien. Dès demain, nous devrons nous réunir afin de décider de la marche à suivre. Nous ne pouvons pas nous montrer faible maintenant.
Avec une synchronisation parfaite, les six elfes élançaient leur corps avec leur élégance naturelle vers la porte menant au jardin mitoyen des appartements de Nasuada. Leur grâce n’avait d’égale que le profond respect qu’ils inspiraient à tout un chacun. On aurait dit que l’air s’emplissait d’une douce sérénité à leur passage, comme si la nature les remerciait de leur unique présence. Pelanon fermait la marche et se retourna un bref instant, ses yeux azur luisant au soleil couchant, dorant la cité. Nasuada en eut le souffle coupé. Jamais un être ne lui avait paru aussi beau, exaltant une force d’âme et de corps aussi pure et puissante. Elle crut que ses yeux la trompaient, l’elfe semblant rayonner de l’intérieur à la lumière câline de l’astre en peine. Un fin sourire, quasi indiscernable, s’étira finement sur les délicates lèvres de Pelanon. Et dans un mouvement aussi éphémère qu’intense, il s’engagea vers l’issue de la salle, le visage redevenu de marbre, implacable.
Une servante se dirigeait vers les elfes pour leur indiquer leur chemin les menant à leurs logements lorsque le groupe s’arrêta net, au signal de leur chef. Vanir avait effectué un simple mouvement du poignet, surélevant sa main d’albâtre, mais cela avait suffit. Se tenait devant lui Angela, et aucun des deux protagonistes se faisant face ne bougeait. Chacun se murait dans un silence profond, le regard impénétrable. Malgré un dégoût apparent, Angela porta deux de ses longs doigts à ses lèvres, et prononça les paroles, toujours immuables, de courtoisie nécessaire envers un elfe. Elle ajoutait cependant à sa voix une légère note de provocation, de telle sorte que cette nuance n’échappe pas à Vanir.
- Atra esterni ono thelduin
- Mor’ranr lifa unin hjarta onr
- Un du evarinya ono varda
- Cela fait bien longtemps, Angela-Drottningü. Oui fort longtemps.
- En effet Vanir-Elda. Il faut croire que le destin se plaît à se jouer de nous. Le présent semble être un éternel remaniement du passé.
Les yeux de la sorcière suintaient la puissance, avec une telle intensité qu’on aurait cru qu’ils lançaient à chaque instant un défi des plus provocants, voire même insultants, à l’elfe. Un sourire malicieux s’esquissait peu à peu sur ses lèvres.
- Peut-être. Ou peut-être pas.
Une grimace très légère s’étalait sur le visage gracieux de l’elfe, une certaine rage l’envahissant peu à peu. Il allait répliquer lorsqu’il fut interrompu :
- Êtes-vous Vanir ?
Roran, le cousin d’Eragon, était apparu derrière l’elfe, qui, malgré ses sens inouïs par rapport à un simple humain, ne l’avait pas aperçu, preuve s’il en fallait une de l’importante tension environnante. Angela se délectait du spectacle se déroulant sous ses yeux, observant l’impuissance de l’elfe à répondre à ses petites piques.
L’elfe, la blancheur de son visage prenant une fois de plus une teinte rougeâtre, se retourna, et scruta le nouveau venu de la tête au pied. Roran coupa net son élan, glacé par ce regard froid. Ses yeux noirs semblaient examiner la moindre fibre de son corps, mettant à nu la plus petite de ses singularités corporelles. Roran reprit contenance, et répéta, avec insistance, se dernière requête.
Cela faisait une minute que l’examen avait commencé, et l’elfe ne semblait toujours pas juger opportun d’interrompre son « travail ».
- Je croyais pourtant que la courtoisie était la notion la plus élémentaire de votre peuple, Vanir ? Ironisa Angela. Il faut croire qu’en cela aussi vous ayez des progrès à effectuer…
Vanir vira au rouge et porta sa main à sa dague, fine et légèrement courbée, à la manière des elfes, qui reposait sur son flanc droit. Pelanon l’arrêta, l’implorant ( sans un mot cependant ) de reprendre son calme. Sans même un regard pour la sorcière, il s’exprima alors :
- Tu dois être le cousin d’Eragon le tueur d’Ombre, cela ne fait aucun doute. Géométrie similaire, et apparemment la même…désinvolture. Oui, je suis Vanir, et ton cousin, enfin ton « presque frère » comme il aime tant le dire…
La pointe d’ironie qu’il conférait à sa voix n’échappait à personne alentours, ce qui amusa fortement l’elfe.
…m’a demandé de me charger d’évaluer ton potentiel en tant qu’épéiste et de parfaire ta formation, en lieu et place d’un certain Fredric il me semble.
- En effet, il m’a dit, via les magiciens Vardens, que ce serait vous qui vous occuperiez de cette charge. Je voudrais que nous commencions le plus tôt possible, et avec persistance, je dois me rendre très vite à Helgrind.
Cette dernière parole surprit l’elfe quelques fragments de seconde avant de reprendre son air hautain.
- Il ne faudra pas me faire de faveur maître elfe.
- Ne vous inquiétez pas, ce ne sont pas là mes habitudes…
- Alors pourquoi ne pas débuter ce soir ?
- Non.
La réponse, brève et abrupte, valut une grimace à Roran, et il savait qu’il serait perdu d’avance d’en débattre. Mais après tout, cela ne lui en coûterait rien du tout. Avec prudence, il ajouta alors :
- Et pour quelle raison… ?
- Parce que nous avons fait un voyage éprouvant dans les ténèbres des Beors, et que vous n’avez pas l’énergie suffisante à cette heure pour me combattre, Roran, fils de Garrow.
L’elfe ne connaissait que trop bien l’effet qu’aurait sur le jeune homme la dernière parole qu’il a prononcée. Garrow avait été tué par ses ennemis jurés, les Ra’zacs, ceux-là même qui ont enlevé sa promise. Cela l’amusait beaucoup.
Nasuada , qui s’impatientait de la visite de la sorcière, claqua la porte d’entrée de ses appartements, à croire que la tension entre Angela et Vanir s’était infiltrée sournoisement dans l’air qu’inspirait la jeune femme. La scène à laquelle elle assistait paraissait surnaturelle, les visages transfigurés par la force et la provocation qu’ils dégageaient. Sa venue tombait à pic, et mettait un terme à la discussion. Vanir, ainsi que les cinq autres elfes, prirent congé de leur hôte, sans un mot ni un regard pour les autres êtres présents. Leurs mouvements, tous coordonnés, ressemblaient à une danse, enchantant les rares passants alentours.
La suzeraine s’appretait à ouvrir la bouche lorsqu’Angela l’interrompit :
- Je suis désolée ma dame, mais l’heure est bien trop tardive pour discuter de plans militaires et économiques. Je me tiendrai à votre seuil à l’aube, précisément.
La reine, qui était de tout point de vue exténuée, abdiqua devant le regard intense de la sorcière. Ses yeux étaient d’un vert assez sombre, assorti d’une couronne en pointes ambrée. Toute la malice et la subtilité de l’esprit de la femme éclairaient ses yeux autant que son âme, imposant le respect à quiconque les croiserait. Nasuada, après quelques signes de politesse, se retourna et referma la porte qu’elle venait d’ouvrir il y avait quelques instants.
Roran restait estomaqué, il savait que son entretien avec son maître d’armes s’était mal déroulé, à vrai dire sans savoir vraiment trop pourquoi. A bien y réfléchir, d’après ses quelques remarques cassantes, voire même blessantes, il ne devait pas porter son cousin dans son cœur non plus.
- Allons, ne t’en fais pas pour ce Vanir.
Angela s’était rapprochée du jeune homme et enroula l’un de ses bras autour des épaules et du cou musculeux du jeune homme.
- J’aurais tellement aimé commencer dès ce soir. Chaque jour qui passe sans elle est un supplice. Je ne dors quasiment plus la nuit, donc autant en profiter pour me battre…
- C’est pourquoi je peux te venir en aide, jeune Roran. Viens me voir dans mes appartements. Ils se situent dans l’aile sud de la ville, près d’un cloaque abandonné par l’homme, mais pas par la nature…
- Oui, je vois où c’est, mais je pense que ça ira. Merci quand même.
- Nous allons nous y rendre tout de suite tout compte fait. Tu verras, tu m’en seras reconnaissant demain matin, quand tu seras frais et disponible devant Vanir. Et, crois-moi, ce ne sera pas du luxe !
Sans même attendre la réponse de Roran, Angela poussa sur son bras pour faire avancer le jeune homme. Il n’osait pas se mettre à dos une nouvelle personne aujourd’hui, aussi agréa-t-il à la suivre. Ils traversèrent l’aile est de la ville dans toute sa longueur, contemplant entre les voûtes les hautes étoiles scintillant dans le firmament, telles des joyaux dans l’écrin que constituait l’espace stellaire. Après avoir grimpé trois escaliers pentus et descendu un autre en colimaçon ( ce qui donna à la fin l’envie de vomir à Roran tellement il semblait sans fin ), ils approchèrent enfin du cloaque abandonné. Angela se posta devant sa porte, l’ouvrit avec une clé peu commune, et ils entrèrent dans son antre. Des vapeurs d’encens saturaient l’air, enivrant tous les sens des occupants de ce lieu pour le moins éclectique. Le sol était recouvert en partie d’un tapis circulaire mauve, avec de ci de là des figures étranges, de couleur ocre. Des tables, de facture assez rudimentaire, se situaient vers le fond de la pièce, sur lesquelles s’entreposaient des verreries aux géométries aussi complexes que diverses. Peu de personnes excepté elle ne sauraient dire à quelle fin tout ceci était utile. Sur un pan entier de mur, traité comme toutes les constructions surdanes à la chaux, pour lutter contre la chaleur étouffante du climat ambiant, était accrochée une collection impressionnante d’herbes, de champignons et de petites fioles aux multiples décoctions. L’esprit de Roran s’embrumait déjà dans la fragrance de jasmin qui régnait en ce lieu quand Angela lui tendit l’une des petites bouteilles :
- Tiens, cela t’aidera à dormir, et profondément. J’ai ajouté quelques ingrédients supplémentaires dans ma recette initiale, une feuille de Korité et de l’Aile-de-Sang.
La mine de Roran se blanchissait au fil de la conversation. La vue de la texture noirâtre du liquide, assez visqueux de surcroît, et de l’air étouffant environnant n’arrangeaient pas les choses.
- Ne t’inquiète pas, c’est sans danger, le rassura Angela.
- Bois la fiole en entier, avec ou sans eau, cela importe peu je pense. Sois sur ta couche lorsque tu l’ingèreras, c’est assez puissant. Maintenant vas, et reviens me voir demain soir, après ton entraînement. Tu me narras les effets de cet élixir, et seulement alors tu pourras en obtenir d’autres si tu le désires.
Roran mit la fiole dans sa poche gauche, là où son marteau, maintenu sur son flanc droit, ne pourrait le briser. Il se dirigea alors vers les habitations somme toute assez cossues, prêtées aux gens de Carvahall. En une dizaine de minutes, il se retrouva assis sur le bord de son lit, la fiole posée sur la table en face de lui.
Après une longue minute d’hésitation, où ses pensées vagabondaient entre le doute, le ridicule, puis le sérieux de l’effet qu’aurait ce liquide sur son corps, il se décida à suivre le conseil de sa nouvelle amie. Il enleva le bouchon de liège de la bouteille avec les dents, le balançant en soufflant dans un recoin de la pièce, sous une armoire menue, porta à ses lèvres le goulot du flacon et déversa le liquide noir dans sa gorge. Il avait un goût amer, une petite pointe acidulée demeurant sur sa langue. Il reposa la fiole vide sur la table à proximité, et à peine s’était-il allongé qu’il sombra dans le doux pays des songes.
Une silhouette encapuchonnée dans un long manteau noir gravissait des marches obscures dans un immense château. Ses pas rapides résonnaient sur les pavés qui croisaient un immense jardin, où des maîtres botanistes exerçaient avec grand talent leur art. La lune et ses filles les étoiles éclairaient la pâle figure, lui conférant une allure de spectre, un flanc blanchâtre, face à la lune, et l’autre d’un noir profond. Il accéléra, à mi chemin entre une course et une marche rapide, ses cheveux noirs échappant au contrôle qui les emprisonnait.
Roran avait un sommeil profond, mais à son habitude très tourmenté, il revivait les moments pénibles vécus à Carvahall. L’attaque des Ra’zacs. L’enlèvement de Katrina. Le voyage sur la Crête et le périple sur le trois-mâts de l’Empire. Sa rage déformait ses pensées, laissant son imagination assouvir ses désirs les plus ardents. Il combattait les Ra’zacs avec son marteau, paraissant plus vif qu’eux. Eragon était là, mais Roran le cognait aussitôt de ses poings pour étancher une frustration intense. Il torturait Sloan pour le punir, prenant grand plaisir à lui infliger de pareilles souffrances, un regard de dément dans les yeux.
La silhouette se situait maintenant dans un grand hall, richement décoré, avec des tapisseries de Kuasta et de grandes statues de fer montant indéfectiblement la garde. Une porte ornementée d’une grande flamme rouge entourée d’un filin d’or se tenait aux tréfonds de l’immense galerie. C’était le symbole de l’Empire. Il était en face des appartements privés du roi. Le personnage accéléra le pas, et découvrit sa tête jusqu’alors cachée dans l’ombre de sa capuche. Il s’agissait de Murtagh, qui assouvissait sa curiosité, attisée par les maigres paroles de Solembum. Il prononça quelques mots d’ancien langage et s’infiltra dans la pièce, d’un mauve puissant, mêlé à des pointes noires dans l’océan nacré des murs de marbre. Il y était déjà venu, le jour où il a vu pour la première fois l’œuf rubis de son dragon Thorn. Il se retourna alors vers le coussin sur lequel reposait le dernier œuf de dragon. A sa plus grande surprise, la pierre émeraude ne s’y trouvait plus, un creux vide signalant son ancienne présence. Ses sens toujours en alerte, il jeta son regard acéré dans les recoins de la pièce, et s’apprêta à sortir lorsque son œil droit fut accroché par une lettre posée négligemment au sol. Il l’attrapa et commença à la lire, la mine déconfite, le cœur cognant fortement sur sa cage thoracique.
Roran était alors agité de faibles spasmes, son esprit s’emballant sous son désir immuable de vengeance. Soudain, une pensée claire, transcendante, domina son esprit, balayant tout le reste comme le vent emportait le moindre brin de poussière :
Un immense édifice, noir, sombre, suintant la malfaisance, se tenait devant lui. Il se sentait vidé de ses forces, succombant au désarroi, devant cette surface d’une centaine de pieds de haut. Elle surplombait les lieux, dominant tout être s’y trouvant d’une main de fer. Un gigantesque symbole y était gravé. Le sceau représentait une sorte d’oiseau, un aigle peut-être, déchirant la paroi de ses serres d’acier. Le mur d’onyx exaltait la cruauté depuis ce signe, symbole vivant du désespoir s’immisçant en lui.
La mine de Murtagh s’assombrissait à la lecture de ces runes impures. C’était la lettre du traître au rang de Vardens qui avait prévenu le roi sur la date de l’enterrement de Hrothgar, le roi nain qu’il avait dû tuer. Un sentiment de colère pure empoissonnait tout son être, un dégoût intense au bord des lèvres.
Roran frappait le sol de ses poings, lui valant de lourdes écorchures, expiant la tristesse infinie de son cœur.
Il voulait brûler la missive impie lorsque sa vue s’arrêta sur le sceau de cire la cachetant : un étrange aigle arrachant la matière de ses serres d’acier. Sa vue lui glaça le sang, autant que la peur qui s’imprégnait en lui.
Roran criait à tout rompre, pleurant la découverte macabre qu’il venait d’effectuer.
Puis une porte claqua.
Roran se réveilla en sursaut, le cœur battant la chamade, une étincelle verte, aussi intense qu’éphémère, luisant dans les yeux.
Undora se tenait au seuil de la chambre de Galbatorix, et observait Murtagh, complétement paralysé, avec un sourire maléfique, mélange subtil d’ironie, de provocation et d’un mal absolu.
Alors il comprit.
Elle savait.
| << ( Préc ) | ( Suiv ) >> |