Cela faisait des heures qu'Ayamé, Shiguré et Hatori marchaient inlassablement, grimpant au sommet de collines verdoyantes pour en apercevoir de semblables à perte de vue. « Je rêve, c'est un rêve et je vais me réveiller » se répétait sans cesse Hatori, ne laissant rien transparaître de ses pensées aux deux autres. Ceux-ci babillaient gaiement, échangeaient des blagues salaces, se comportaient le plus naturellement du monde. « Ils ont l'air de bien prendre le fait qu'on s'est couchés hier soir dans notre lit et qu'on s'est retrouvés ce matin allongés dans l'herbe au milieu de nulle part ! » songea Hatori avec une pointe d'agacement. Soudain, arrivés en haut d'un monticule de terre pareil à tant d'autres qu'ils venaient de gravir, ils aperçurent une tour en contrebas. Et devant cette tour, il y avait des gens ! Shiguré dit même reconnaître une jolie fille. Ayamé, en entendant cela, dévala la pente en faisant ce qu'il croyait être des bonds gracieux et arriva comme un ouragan pour interrompre une dispute entre une petite femme rousse et assez enveloppée avec un chapeau pointu et un Ranger d'après son accoutrement. Le reste de la troupe était composée d'un curieux personnage tellement minuscule qu'il disparaissait presque derrière sa barbe, vêtu comme un guerrier d'autrefois avec une cotte de maille, un bouclier et un heaume ; un autre vêtu pareillement, mais qui faisait le triple de sa taille ; une jeune fille superbe toute vêtue de vert avec des oreilles pointues ; un homme entièrement enveloppé dans une grande cape grise ; et une espèce de colosse d'une laideur épouvantable, comme son odeur d'ailleurs, et seulement vêtu d'un pagne.
- Vos gueules ! Y a un mec bizarre qui s'approche, fit le Ranger.
- Vous jouez pour une pièce de théâtre ? s'enquit Ayamé d'une voix chantante.
- A moins que ce ne soit une fille ? ajouta pour lui-même le Ranger, se grattant le crâne avec perplexité.
- Laissez-moi dire, mademoiselle, que votre costume vous met très bien en valeur. Même si vous n'avez pas besoin de ces subterfuges pour être belle, car vous êtes belle et même plus ! Vous êtes tout simplement sublime ! continua Ayamé, faisant le baisemain à l'Elfe.
- Ah tiens, c'est un mec après tout ! fit encore le Ranger.
- Par contre, votre costume... enchaîna Ayamé en se tournant vers le Nain avec un reniflement de mépris. Il aurait grand besoin d'être reprisé ! Si vous me laissez...
- Pas touche ! hurla le Nain, resté sans voix jusqu'ici.
C'est à ce moment-là qu'arrivèrent Hatori et Shiguré, essoufflés après avoir couru en vain après Ayamé.
- J'espère que mon ami ne vous a pas causé trop d'ennuis... s'excusa Hatori, hors d'haleine.
- Ah, cet emmerdeur est votre ami ? grogna le Nain en empoignant sa hache.
Pendant ce temps, Shiguré s'était mêlé à la conversation d'Ayamé et de l'Elfe, qui parlaient chiffons.
- C'est bizarre, ce que vous portez, fit remarquer celle-ci intriguée. On dirait un long manteau, mais il s'attache par devant avec une ceinture, et puis l'étoffe est si légère...
- C'est un kimono de soie, commença à lui expliquer Shiguré, mais il fut interrompu par le Nain.
- J'aimerais bien entrer dans le donjon, j'ai froid !
L'ogre émit alors un son bizarre, et le Ranger se tourna vers la magicienne avec un geste d'agacement.
- Qu'est-ce qu'il dit ?
- Il dit qu'il a faim.
- Mais on a mangé il y a deux heures !
- C'est vraiment un ventre, cet ogre ! renchérit l'Elfe, immédiatement soutenue par les vigoureux hochements de tête de Shiguré.
- Bon, l'ogre peut toujours manger un sandwich avant d'entrer mais qu'il se dépêche, soupira le Ranger.
Pendant que la magicienne traduisait cela à l'ogre, Hatori se tourna vers celui qui lui semblait être le chef du groupe.
- Au fait, qu'est-ce que vous faites ici, vous ?
- Oui, c'est vrai ! On ignore encore le but de notre mission ! ajouta le voleur.
Le Ranger le leur expliqua, tandis qu'Ayamé bâillait ostensiblement, suivant l'exemple du barbare qui paraissait s'ennuyer à mourir, et se moquant du regard furibond d'Hatori. Seul Shiguré paraissait s'intéresser à la conversation sur les prophéties, sûrement parce que l'Elfe y prenait part.
- On entre ? coupa le Nain, lui aussi s'ennuyant visiblement.
- Rien de plus simple, il suffit de frapper à la porte ! répondit Ayamé avec désinvolture.
- Quelle bonne idée ! fit l'Elfe, et elle se dirigea d'un pas décidé vers l'immense porte.
Toc, toc, toc.
- Mais qu'est-ce que tu fais ?! s'écria le Ranger scandalisé.
- Eh bien je frappe pour qu'on vienne nous ouvrir ! répondit l'Elfe le plus naturellement du monde.
- Bravo ! Ca va être discret comme entrée ! fit encore l'aventurier en applaudissant.
- Mais... J'ai juste fait comme il m'avait dit, je... se défendit l'Elfe les larmes aux yeux, pointant son index vers Ayamé, les lèvres tremblantes.
Celui-ci s'avança et vint la prendre par la taille.
- Ne vous en faites pas, gente damoiselle : nous sommes des incompris, mais nous sommes deux ! Deux contre l'adversité, deux... !
Hatori interrompit son envolée lyrique en lui assénant un coup de poing sur le crâne, à cause duquel il chancela et dut être cueilli au vol par Shiguré, qui lui souffla à l'oreille :
- Ca t'apprendra à vouloir piquer les jolies fleurs bien fraîches des copains !
Mais brusquement la porte pivota sur ses gonds, et l'Elfe s'exclama triomphante :
- Vous voyez, ça marche !
Elle franchit le seuil sans hésitation, et Shiguré lui emboîta bien sûr le pas, bientôt suivi par tout le reste du groupe. Seuls Ayamé et Hatori restaient en arrière.
- Alors, qu'est-ce qu'on fait ? demanda Ayamé à son idole.
- Eh bien, on y va ! Tu vois une autre solution ? répondit Hatori d'un air sombre.