- Quelqu’un sait comment tuer un Troll ? s’enquit le Ranger, d’une voix tendue, brisant enfin le silence angoissé qui s’était installé, seulement brisé par les rugissements assourdis du Troll dans le lointain.
- A coups d’épée dans la gueule, répondit le Barbare.
- Il faut le découper à la hache ! fit le Nain en brandissant la sienne.
- Une bonne boule de feu, et on en parle plus ! renchérit la Magicienne.
- On pourrait aussi partir, et refermer la grille, suggéra le Voleur.
- C’est ça ! Et puis on changera jamais de niveau ! grogna le Nain.
- Les morts ne changent pas de niveau ! répliqua le Voleur.
- Calmez-vous ! On va trouver une solution ! fit le Ranger.
L’Ogre grogna quelque chose à l’attention d’Ayamé qui tremblait toujours comme une feuille entre les bras d’Hatori.
- Il dit que tu ne dois pas t’en faire, qu’il va négocier avec le Troll et te sauver, traduisit la Magicienne.
- Je… Je suis très touché, mais ce sacrifice est inutile ! Je tiendrai compte de l’intention et te considèrerai désormais comme un ami très cher, ô noble créature, mais pour cela il faudrait que tu restes en vie, et pour ce que tu n’y ailles pas… répondit Ayamé avec effusion, se détachant d’Hatori pour aller prendre une des énormes paluches de l’Ogre entre ses mains finement manucurées.
- Ooh les chochottes ! Bon, moi je vais attaquer le Troll ! se moqua le Nain.
- C’est sûr que, pour un grand magicien, t’es vachement téméraire, ricana la Magicienne à l’adresse d’Ayamé.
- Quand je disais chochotte, ça s’adressait à toi aussi, je te signale, rétorqua le Nain avant de s’éloigner, suivi par le Barbare.
La Magicienne se mit à feuilleter ses bouquins dans un silence boudeur, pendant que l’Ogre et Ayamé restait figés, main dans la main, se contemplant mutuellement avec des étoiles dans les yeux et un sourire niais. Hatori leva les yeux au ciel puis alla rejoindre le reste de la compagnie.
- Je vais… surveiller l’entrée, déclarait le Voleur.
- J’avais oublié à quel point tu aimes le danger ! ironisa le Ranger.
- C’est pour ça que je suis un voleur !
- Et ta dague, c’est pour écorcher les lapins ? lança le Nain depuis la distance à laquelle il se trouvait.
- Laisse tomber, c’est un trou du cul, lâcha le Barbare méprisant.
- Retire ce que tu as dit, sinon…
- Sinon quoi ?
- Eh bien sinon… je m’en vais ! fit le Voleur.
- Tant mieux, ricana le Nain.
En s’éloignant à grandes enjambées, le Voleur bouscula malencontreusement Shiguré et l’Elfe qui discutaient un peu à l’écart, les yeux dans les yeux et semblant totalement ignorer ce qui se passait autour d’eux.
- C’est bizarre, le Troll n’attaque pas, disait justement le Ranger à ce moment-là.
- Un Troll ! Un Troll, où ça ? Au secours, Shiguré sauve-moi, un Troll !! hurla l’Elfe hystérique, brusquement ramenée à la dure réalité.
- Euh oui oui bien sûr tout de suite, répondit Shiguré en grimaçant un sourire, emboîtant précipitamment le pas au Voleur.
Hatori impassible s’avança et gifla l’Elfe qui retrouva soudain tout son calme.
- Alors ce Troll, où est-il ? demanda-t-elle, les larmes aux yeux, s’agrippant au bras du médecin.
- Au fond de la caverne. Le Nain et le Barbare y sont déjà, je vais aller les rejoindre, répondit le Ranger.
- Je viens avec toi ! décida vaillamment l’Elfe, imprimant à travers le tissu la marque de ses ongles dans le bras d’Hatori toujours stoïque.
- C’est ça, allez vous faire broyer la tête, fit le Voleur parvenu à l’entrée.
- En fait, euh, s’ils se font tuer, ça voudrait dire qu’on se partagerait les huit mille pièces d’or à nous deux ? demanda innocemment Shiguré.
- Vous parlez d’argent ? demanda la Magicienne, levant brusquement les yeux de son livre.
C’est ainsi que débuta une grande et sincère amitié.
Pendant ce temps le Ranger, l’Elfe et Hatori avaient rejoint le Nain et le Barbare au fond de la caverne et avaient pu constater que le Troll ne les attaquait pas parce qu’il était tout simplement enchaîné.
- Bonjour, Troll ! Nous, amis ! tenta le Ranger.
- Shlaguevuck, fit le Troll.
- Mais qu’est-ce qu’il dit ? Où est la Magicienne ?
- Elle est partie bouquiner, elle fait la gueule, répondit le Nain moqueur.
- On a besoin des traductions, allez la chercher !
- Eh vas-y toi-même, je suis pas ton chien !
- Moi non plus, grogna le Barbare.
- Est-ce que l’un de vous aurait l’extrême obligeance d’aller quérir la Magicienne ? demanda le Ranger d’une voix mielleuse.
- Non ! répondirent d’une même voix le Nain, le Barbare et l’Elfe (qui s’était remise de ses émotions en voyant que le Troll était inoffensif).
- J’ai envie de me pendre…
- Je vais y aller, fit Hatori en confiant l’Elfe au Ranger (qui n’attendait que ça, vu la lueur qui brilla soudain au fond de ses yeux).
Hatori revint avec l’Ogre et Ayamé, la Magicienne ayant refusé de le suivre, bien trop occupée qu’elle était à calculer avec le Voleur et Shiguré combien faisaient huit mille pièces d’or divisées par trois.
- Ca ne va pas nous aider pour communiquer avec la grosse bête ! grogna le Ranger de fort méchante humeur, peut-être à cause de la trace écarlate qui ornait sa joue depuis peu.
- Mon ami m’initie aux arcanes de sa langue, répondit Ayamé avec emphase.
- Bon… Espérons que ça suffira… fit le Ranger dubitatif.
- Je me rappelle pas ce qu’il a dit ! fit le Nain.
- Moi non plus ! fit le Barbare.
- Shlaguevuck, éructa à nouveau le Troll.
- Voilà, il a dit shlaguevuck !
L’Ogre et Ayamé se concertèrent, pendant que le reste de la compagnie inspectait l’endroit.
- Y a plein d’objets derrière le Troll… dit le Barbare.
- Certains peuvent se vendre un bon prix ! sourit le Nain.
- Shlaguevuck veut dire manger ! traduisit fièrement Ayamé.
- C’est toujours pareil avec les monstres, soupira l’Elfe.
- Si on lui donne à manger il nous donnera sûrement des objets ? fit le Nain.
- Et qu’est-ce qu’il veut pour son dîner ? demanda le Ranger.
Ayamé retourna auprès de l’Ogre pour lui demander de transmettre la question. Il revint le visage décomposé.
- Il veut manger l’Elfe ! annonça-t-il catastrophé.
- Quelle bonne idée ! bondit le Nain.
- Mais ça va pas la tête !! protesta l’Elfe, se réfugiant derrière Hatori.
- Il faut savoir se sacrifier parfois ! fit le Nain un horrible sourire aux lèvres.
- Attendez, on va trouver une solution, glissa le Ranger, soucieux de se faire pardonner par l’Elfe sa trop grande familiarité récente.
- Il veut aussi un panier de pommes ! ajouta Ayamé.
- Mais que va-t-il faire avec ces fruits ? demanda l’Elfe.
- Moi je sais ! fit le Nain tout guilleret.
- Oui… J’ai peur de comprendre… fit le Ranger.
- C’est dans la chanson, fit le Barbare.
- Quelle chanson ? s’intéressa Ayamé.
- Je ne la connais pas ! fit l’Elfe.
- C’est mieux pour toi, fit le Ranger.
Pendant que l’Elfe fondait en larmes devant l’insistance des autres à la donner en pâture au Troll, et qu’Ayamé priait avec insistance le Barbare de lui apprendre la fameuse chanson, Hatori négociait de mystérieux services avec l’Ogre à l’aide de grands gestes et de force moulinets de bras. Il revint, le visage aussi calme que d’habitude.
- L’Ogre a accepté de donner au Troll les morceaux de gobelin qu’il avait gardés pour son pique-nique, annonça-t-il.
- Oh c’est vrai ? s’écria l’Elfe en se jetant dans ses bras, oubliant momentanément ce qui ne manquerait pas de se passer…
« Pouf ! »
Confuse, l’Elfe décida que ce qu’elle avait de mieux à faire était de garder l’hippocampe au chaud dans son décolleté, faisant ainsi en sorte que tous les mâles de l’assistance envient le sort du malheureux Hatori (à part Ayamé qui n’avait rien remarqué et harcelait toujours le Barbare, se demandant pourquoi celui-ci semblait soudain ne plus l’écouter, fixant un point derrière lui).
Pendant ce temps l’Ogre et le Troll festoyaient, ce qui eut le don d’agacer souverainement le Ranger, déjà de mauvaise humeur (il n’avait pas pu passer pour un héros aux yeux de l’Elfe).
- C’est quoi ça, une surprise-party ? grogna-t-il.
- Je ne comprends plus rien ! Ayamé n’assure plus la traduction ! se plaignit l’Elfe.
- Bah y a rien à comprendre, ils mangent, répondit le Nain, haussant les épaules.
- Bon, arrêtez cette fête, ça m’énerve. Arrêtez cette fête ! hurla le Ranger.
On entendit soudain une mouche voler.
- J’aimerais savoir ce que le Troll va donner en échange de son dîner, grogna le Ranger intimidé par le silence qu’il avait provoqué.
- Du calme, petit homme, sourit le monstre en question.
- Mais… Ca alors, il parle notre langue ! fit l’Elfe.
- Dis donc, tu t’es foutu de nous, le Troll ! se fâcha le Ranger.
- Pas cool ! fit le Barbare qui avait enfin compris que la meilleure façon de se débarrasser d’Ayamé était de céder à sa requête, et s’était dépêché de le faire (Ayamé satisfait s’était dès lors mis à la recherche d’Hatori qu’il était étonné de ne plus voir parmi les présents).
L’Ogre leur donna une carte qui devait les mener à la pièce la plus importante du donjon (« Même pas une pièce d’or, fais chier ! » râla le Nain). Munis de leur butin, reprirent donc la route, bien que le Nain les ait quelque peu retardés en essayant de négocier avec le Troll quelques pièces du trésor qu’il gardait contre l’Elfe.
La Magicienne, le Voleur et Shiguré semblèrent très déçus de les revoir.
- Oh, vous n’êtes pas morts ? laissa échapper la première.
- Ca n’a pas l’air de te faire tellement plaisir, fit remarquer le Ranger, sarcastique.
Shiguré essaya de demander à Ayamé où se trouvait Hatori, mais celui-ci ne l’écoutait pas, ayant découvert que lui et l’Ogre partageaient l’amour de la musique. Frustré, déçu, il revint la tête basse aux côtés de l’Elfe qui l’ignora superbement, occupée qu’elle était à échanger des invectives avec le Nain. Finalement il sentit une main compatissante se poser sur son épaule et le Ranger et lui purent se lamenter ensemble de la froideur de leur belle, jusqu’à ce qu’ils arrivent devant la porte qui, selon le plan, donnait accès au dernier sanctuaire…
Mais en ouvrant la porte ils ne trouvèrent qu’une taverne. Ils discutaient de la raison pour laquelle le Troll les aurait envoyés là, lorsque le Ranger se mit à danser.
- Tu crois que c’est le moment ? gronda la Magicienne.
- Mais j’arrive pas à m’arrêter ! protesta le Ranger.
- Tu danses bien pour un humain, fit l’Elfe.
- Vous aimez danser ? s’enquit Shiguré avec un sourire enjôleur.
- Oh ! J’adore !
- Permettez-moi de vous inviter, princesse, fit Shiguré en s’inclinant pour un baisemain.
Pendant ce temps on « aidait » le Ranger à se débarrasser de ses bottes magiques, les responsables de son infortune.
- Z’étiez pas obligé de me frapper dans la bouche, grogna le Ranger.
- Bonsoir messieurs dames ! les accueillit une charmante hôtesse devant laquelle Ayamé vint aussitôt s’incliner respectueusement.
- Dites-moi exquise créature quel est donc cet endroit ?
- Mais vous êtes à la taverne de Naheulbeuk !
L’Ogre jaloux du traitement que son nouvel ami réservait à l’aubergiste, se mit à grogner.
- Votre ami a très faim, non ?
- Il a tout le temps faim ! répondit Ayamé avec désinvolture.
- Notre spécialité est l’ours à la bière ! De plus, nous offrons quinze variétés de bières différentes, ainsi que du vin et du whisky !
- Me ferez-vous l’honneur de partager notre table ?
Ils s’assirent donc tous ensemble à une table, l’aubergiste rougissant devant les assauts répétés du serpent, et le Ranger en profita pour l’interroger.
- Dites-moi, il y a souvent du monde comme ça ?
- Oui ! C’est très connu ici !
- C’est sans doute pour vous que l’on vient… glissa Ayamé dans un sourire.
- Oh non ! C’est plutôt pour le groupe folklorique de Tommy Verdâtre ! s’empourpra l’hôtesse.
- Tommy Verdâtre ? Sans doute une célébrité locale ! lâcha le Nain.
- Notre ami aime tellement danser, sourit le Voleur en regardant le Ranger.
Le Ranger préféra l’ignorer et passer la commande, malgré les protestations du Nain. L’aubergiste nota le tout et avant d’aller chercher les victuailles, se tourna vers le Ranger en souriant.
- Vous pouvez continuer à danser, si vous voulez !
- Mais je n’ai pas envie de danser !
- Dommage, c’était marrant, fit le Barbare.
- Et merde comment on va payer la note ? fit le Nain qui voulait garder son argent.
- Mais on ne va pas payer ! On va s’enfuir avant qu’elle apporte la note !
- Mais c’est malhonnête ! s’écria Ayamé.
- Ce n’est pas grave, nous sommes déjà poursuivis, fit remarquer le Voleur.
Ayamé s’en alla outré, à la grande déception de l’Ogre qui comptait l’inviter à danser. En désespoir de cause, il se tourna vers le Ranger.
- Il demande si tu ne veux pas danser une petite gigue avec tes super bottes, traduisit la Magicienne hilare.
- Mais merde à la fin !!