L’Elfe était complètement abasourdie par la transformation d’Hatori. Elle restait immobile, les yeux écarquillés, ouvrant et fermant la bouche à plusieurs reprises.
- Qu’est-ce qu’on attend pour avancer ? grogna le Nain.
- L’Elfe est choquée, elle n’est pas en état de continuer la marche, fit le Ranger.
- Ouais, mais en attendant les monstres vont défoncer la porte… On a qu’à la laisser là, ça les retardera un peu !
- Pas question ! Ne vous inquiétez pas je sais comment la ranimer ! intervint Shiguré.
Il se pencha doucement et, tendrement, délicatement, posa ses lèvres frémissantes sur celles, douces comme des pétales de rose, de… la furie qui lui envoya une torgnole dont il garderait la marque jusqu’à la fin de ses jours.
- Mais euh ça ne marche pas comme ça dans mes livres ! gémit-il en se tenant la joue.
- Ne t’inquiète pas, Shiguré, je suis là moi et tu sais que je ne t’abandonnerai jamais, fit Ayamé avec emphase.
- Oh mon bel Ayamé ta sollicitude me touche tellement…
- Ils vont entrer dans le magasin ! s’exclama la Magicienne en entendant des bruits au-dessus de leur tête.
- Courez !! hurla le Ranger.
Ils coururent jusqu’à ce que le Barbare pile net, entraînant une collision en chaîne dans son dos.
- Mais qu’est-ce qui t’a pris ? fit le Ranger, se frottant le nez.
- Ca tourne à droite.
- Eh ben avance ! On a pas le choix !
Ils se remirent donc à courir, jusqu’à ce que…
- Stop !
- Oh, mais quoi encore ?
- Ca tourne encore à droite.
- Et alors ? Avance ! s’impatienta le Nain.
Et ils reprirent leur course endiablée, jusqu’à ce que…
- Stooop !
- Qu’est-ce qu’il y a ?
- Ca tourne encore à droite.
- Ce n’est pas normal, fit le Voleur.
Profitant de la perplexité que cette remarque avait provoquée chez le groupe, la Magicienne prit le temps de piéger le couloir.
Le Ranger donna l’ordre de poursuivre malgré tout, et ils arrivèrent ainsi à une intersection.
- Stop ! tonna le Barbare. Droite ou gauche ?
- C’est noté, fit la Magicienne qui s’occupait toujours du plan.
- Eh ! Toi, avec tes cheveux blancs ! Eh, imbécile !! Mais c’est pas vrai ! On a dit stop !! Arrête-toi ! Reviens !
- Bon ben on a pas le choix, on a qu’à le suivre à gauche, fit Shiguré.
- Mais on a pas choisi ! protesta le Nain.
C’est pourtant ce qu’ils firent, et c’est en suivant Ayamé qu’ils parvinrent à un deuxième croisement.
- Lâchez-moi ! Eh ! Sale brute, veuillez ôter vos sales pattes de mon corps sculptural !!
- L’Ogre voulait juste t’empêcher de foncer tête baissée comme la dernière fois.
- Eh bien qu’il me repose maintenant ! Je suis sûr qu’il a froissé mes vêtements ! Pff ! râla Ayamé, posé en travers de l’épaule du colosse, de façon fort peu gracieuse il faut l’admettre.
- Damned ! C’est un labyrinthe ! laissa échapper le Ranger.
- Nous allons tous crever ! se lamenta l’Elfe.
- N’ayez crainte, ma douce, nous… Shiguré voulut se pencher pour lui faire un baisemain mais l’Elfe ôta sa main et s’éloigna avec un « peuh ! » dédaigneux.
- Pas de panique, j’ai la solution ! fit la Magicienne en brandissant un livre. Dans un labyrinthe, il faut toujours tourner dans la même direction.
- Bon, on va tout droit ! décida le Ranger.
Et ils se remirent en route, ignorant les hurlements déchirants d’Ayamé, qui toujours perché sur l’épaule de l’Ogre, exigeait qu’on le descende immédiatement.
Dans un tournant, ils tombèrent soudain dans une embuscade tendue par des gobelins. Ceux-ci, poussant des ricanements affreux, s’apprêtaient à se jeter sur eux lorsque…
« Pouf ! »
- Mes vêtements ! Où sont mes vêtements ? Raah Shiguré tu vas me payer ça ! pesta Hatori en couvrant tant bien que mal sa nudité de ses mains.
Les gobelins avaient battu en retraite à toute vitesse, mais le Barbare était parvenu à en retenir un par le col.
- Je te tiens raclure !
Le gobelin poussait des glapissements hystériques et complètement incompréhensibles.
- Mais qu’est-ce qu’il dit ? fit le Voleur.
- Il dit qu’on est fous, traduisit le Nain.
- Tu comprends cette langue ?
- Evidemment ! Les gobelins sont mes pires ennemis !
- Fais-le parler ! exigea le Ranger.
- Tu vas parler, oui ? gronda le Barbare menaçant.
- Il dit qu’on a encore rien demandé.
Il suffit que le Barbare le secoue un bon coup pour que le gobelin se décide à se mettre à table. (Pendant ce temps, l’Elfe toujours serviable prêtait à Hatori des vêtements et Ayamé se tortillait toujours sur l’épaule de l’Ogre, tandis que Shiguré essayait de se faire tout petit derrière le Barbare.)
- Il dit que ça fait longtemps qu’il garde ce donjon. Il dit qu’il n’a jamais vu des tarés comme nous.
- Est-ce qu’il sait où est la statuette ?
- Il dit qu’il n’en sait rien et qu’on aille se faire foutre.
- Où ça ? demanda l’Elfe.
- Je vais pas te faire un dessin ! Il dit… aïe. Aïe. Aïe aïe aïe. Aïe. Aïe aïe. *
- C’est bon lâche-le ! ordonna le Ranger.
Le Barbare et le Nain avaient une autre idée du sort qu’ils lui réservaient.
- Je crois que je me sens mal, fit Shiguré, vert.
- Je vais vomir ! gémit l’Elfe avant de joindre le geste à la parole.
Shiguré alla vider le contenu de son estomac en sa compagnie, et quand ils revinrent ils étaient à nouveau les meilleurs amis du monde. Hatori donna un comprimé à l’Elfe, mais sortit sa grosse seringue lorsqu’il s’agit de soigner Shiguré, qui se mit à brailler comme un porc.
- Ayamé ! Ayamé ! A moi ! A l’aide !
- Quoi ? Qu’est-ce ? Je ne vois rien d’ici, moi ! répondit Ayamé qui effectivement avait le nez toujours collé au dos de l’Ogre, et leur présentait ses fesses.
- Il n’y a rien à voir, de toute façon, fit le Ranger qui assistait au supplice de Shiguré avec un plaisir sadique évident.
- Si ! Il y a une grotte, là-bas plus loin, fit l’Elfe.
C’était la tanière des gobelins, qu’il fallut registrer. L’Elfe trouva une clé, et le Nain un grimoire.
- Fantastique ! Avec ça je vais certainement gagner un niveau ! se réjouit la Magicienne.
- Parce que tu crois que je vais te le donner ?
- Cet objet n’est pas pour les Nains ! gronda le Ranger.
- Tu pourrais lui laisser, quand même ! renchérit le Voleur.
- D’accord ! Je te le vends… dix pièces d’or !
- Enfoiré !
- Avec une réduction de dix pour cent parce que t’es sympa.
- Cinq pièces d’or ! Pas plus !
- Huit !
- Six ! Et rien d’autre !
- Tant pis !
- Six pièces d’or et un sandwich au poulet !
- Vendu !
- Tope-là !
- Vous croyez que c’est le moment de faire du commerce ? s’enquit le Ranger.
- Y a pas de petit profit ! rétorqua le Nain.
- Qu’est-ce qu’il se passe ? demanda Ayamé désespéré.
On se remit en route, l’Elfe soutenant Shiguré qui pleurnichait et lançait à Hatori des regards accusateurs, Hatori qui semblait quant à lui entièrement remis et discutait poliment avec le Ranger. Cédant enfin aux appels larmoyants d’Ayamé il lui demanda si on ne pouvait pas demander à l’Ogre de reposer son ami par terre, ce qui fut fait. Ayamé s’empressa de s’éloigner de son ravisseur pour aller rejoindre le Voleur, et l’Ogre alla soulager son cœur brisé chez la Magicienne hilare.
- Arrêtez !
- Quoi encore ?
- Y a une énorme grille qui barre le chemin, expliqua le Nain.
- Avec une serrure, ajouta le Barbare.
- Attendez, je vais regarder, fit le Voleur. Je pense qu’elle est facile à crocheter.
- Et si vous essayiez plutôt la clé des gobelins ? proposa Hatori.
- Voilà !
- Il est pas très original, ce donjon, lança la Magicienne.
- Trop facile, souffla le Barbare.
- Vous ne sentez pas cette horrible puanteur ? fit Ayamé dégoûté.
- Ca sent l’animal crevé, fit le Ranger.
- L’Ogre dit que c’est l’odeur d’un Troll, révéla la Magicienne.
- Ah meeeerde ! fit le Nain en entendant un rugissement provenant du fond de la caverne.
Shiguré et l’Elfe furent les seuls à ne pas être saisis de terreur, semblant être ailleurs, trop occupés à se compter fleurette que pour se préoccuper de la conversation. Ayamé sauta dans les bras de Hatori qui sans le savoir se fit ainsi un ennemi acharné en la personne de l’Ogre. Les autres se dévisageaient, figés.