Le roi vint visiter sa maîtresse le jour où Madeleine portait pour la première fois la robe qu'elle avait ornée du surplus de fleurs. Il se figea en chemin et changea de direction vers Madeleine, devant laquelle il s'inclina pour lui baiser la main, qui plongea dans une profonde révérence pour cacher sa rougeur, ce qui l'empêcha de voir l'air outré de Mme de Montespan.
- Vous avez une fort jolie robe, mademoiselle, la complimenta le roi.
- Merci, sire, répondit Madeleine, extrêmement gênée.
- Ce sont des fleurs fraîches ? s'étonna le souverain, car de près il pouvait respirer leur parfum.
- Oh majesté, si vous saviez comme j'ai la migraine ! tenta Mme de Montespan pour détourner l'attention de son royal amant. Sans aucun succès.
- Oui, en effet. On m'en a offert tellement que je ne savais plus quoi en faire, alors voilà : je les cousues sur ma robe ! répondit Madeleine en ignorant complètement Mme de Montespan qui lui faisait les gros yeux.
- Très bonne idée ! En tous cas, celui qui vous a offert une telle quantité de fleurs devait avoir les moyens... ou être très amoureux, sourit le monarque.
C'est alors qu'une idée s'infiltra dans l'esprit obtus de Mme de Montespan : et si le mystérieux expéditeur des fleurs était le roi lui-même ? Folle de jalousie, elle jeta un regard meurtrier à Madeleine qui prit un air innocent, surprise de voir Mme de Montespan aussi furieuse alors qu'elle n'avait rien fait, du moins consciemment.
Lorsque le roi partit, Mme de Montespan ordonna à Madeleine de se retirer.
- B... Bien, accepta Madeleine, quoique très étonnée. Elvire peut-elle m'accompagner ?
- Est-ce à vous ou à Elvire, à qui j'ai demandé de se retirer ? A vous ? Eh bien ! s'impatienta Mme de Montespan. Pourquoi voulez-vous toujours qu'elle vienne avec vous ?
- Eh bien... C'est que... bafouilla Madeleine, embarrassée.
- J'attends ! fit Mme de Montespan d'un ton hautain.
- Madeleine a peur des escaliers, madame, intervint Elvire.
Madeleine fusilla son amie du regard, et celle-ci lui répondit par une moue désolée, tandis que Mme de Montespan restait figée par la surprise, la bouche ouverte et le geste interrompu.
- Peur des... ?! Tiens tiens ! finit-elle par articuler.
- Alors ? Elvire peut-elle m'accompagner ? risqua timidement Madeleine, gênée que sa phobie ait été étalée en public.
- Eh bien ? J'ai dit non, il me semble ! Je n'ai pas changé d'avis ! refusa net Mme de Montespan, avec un sourire cruel.
Humiliée, Madeleine fit une révérence avant de sortir. Elle descendit les escaliers en larmes, et croisa sans le voir Simon qui cacha précipitamment un bouquet de fleurs derrière son dos.
- Vous pleurez, mademoiselle ? s'inquiéta-t-il.
- J'en ai assez ! Mme de Montespan me déteste, j'en suis sûre ! Elle fait tout pour transformer ma vie en un enfer ! se lamenta Madeleine, s'asseyant sur une marche car ses jambes ne la portaient plus.
Simon s'assit à ses côtés, et lui prit la main pour la réconforter. Ce simple geste parut faire réagir Madeleine, qui retira sa main comme si le contact avec Simon l'avait brûlée.
- Et vous, que faites-vous ici ? s'enquit-elle avec froideur, séchant ses larmes d'un revers de main. Et que fait ce bouquet de fleurs posé à côté de vous ?
- Eh bien... Je... s'empêtra Simon, prenant le bouquet puis le reposant sans savoir qu'en faire. Il se décida enfin et le lui tendit : Il était pour vous. Je vous l'offre.
- Ainsi donc c'est vous qui m'inondez de fleurs ? s'irrita Madeleine, se remettant debout sans prendre le bouquet.
- Euh... oui, avoua Simon.
- Et d'où viennent ces fleurs ? Du jardin royal ?
- Oui.
- Vous êtes donc un voleur en plus d'un menteur !
- M-menteur ?! Mais p-pourquoi ?
- Vous dites à ma mère que vous l'aimez et puis vous m'offrez des fleurs ! Vous êtes un traître et un manipulateur !
Et Madeleine s'en alla, furieuse.
Les jours qui suivirent, Madeleine ne reçut plus de fleurs. Au début, elle en fut plutôt soulagée mais, au bout d'un temps, elles commencèrent à lui manquer. Comme Mme de Montespan avait manifesté son intention de ne plus la voir, Madeleine restait tous les jours cloîtrée dans ses appartements, sans autre occupation que penser. Ce qui revenait le plus souvent à sa mémoire était la dernière discussion qu'elle avait eu avec Simon, son geste doux pour prendre sa main, ses magnifiques yeux bleus emplis de tendresse et de compassion... Et plus elle y pensait plus ça l'agaçait. C'était l'amant de sa mère, enfin ! Qu'est-ce qui lui prenait de fantasmer sur lui ? D'ailleurs, elle ne fantasmait pas, elle s'en souvenait, c'est tout. Il n'y avait rien de mal à se souvenir, pas vrai ? C'était ce qu'elle se disait chaque jour. Un matin, enfin, Elvire vint la voir avec un grand sourire.
- Elvire ! Tu m'as tellement manquée ! Pourquoi n'es-tu pas venue me voir plus tôt ?
- Mme de Montespan me l'avait interdit... Et pour être bien sûre que je ne le ferais en cachette, elle m'a obligée à passer la nuit avec elle ! Si tu savais ! C'était horrible, elle ronfle atrocement ! se plaignit Elvire avec humour, serrant son amie dans ses bras.
- Et pourquoi maintenant... ? demanda Madeleine, intriguée, se séparant d'Elvire.
- Tout est arrangé ! Oh, je suis tellement contente... La mauvaise humeur de madame est retombée, tu peux reprendre ton service !
Ce qui pour Elvire était une excellente nouvelle tomba sur Madeleine comme la foudre.
- Oh noon ! gémit-elle, s'asseyant dans le fauteuil le plus proche.
- Pourquoi ? Qu'y a-t-il ?
- Je suis sûre qu'elle manigance quelque chose, expliqua Madeleine. Elle me hait, je le sais ! Je ne veux pas retourner là-bas.
- Allons, ne dis pas de sottises ! Viens avec moi ! la raisonna Elvire, se moquant pour masquer son inquiétude.
En chemin pour les appartements de la maîtresse royale, Elvire prit son amie par le bras et tenta de dissiper le nuage soucieux qui assombrissait le front de celle-ci en badinant.
- Alors, raconte-moi, qu'as-tu fait pendant tout ce temps où l'on ne s'est plus vues ?
- Oh, je me suis ennuyée mortellement ! Si tu savais ! geignit Madeleine, bâillant rien que d'y penser.
- Et tu continues de recevoir des fleurs ?
- Ne m'en parle pas ! Simon a eu un geste déplacé et...
- Tu l'appelles Simon, à présent ? la taquina gentiment Elvire.
- Tu m'écoutes, oui ! Je te dis qu'il a eu un geste déplacé, bref on s'est disputé et il ne m'envoie plus de fleurs.
- Ca n'a pas l'air de te plaire ?
- Non ! Ca m'énerve ! Et comme je ne sais même pas pourquoi, ça m'énerve encore plus ! pesta Madeleine.
- Oh, oh, je vois ce que c'est... devina Elvire avec un sourire.
- Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ?! questionna Madeleine d'un ton agressif.
- Attends-moi ici, je reviens ! fit Elvire avant de s'éloigner précipitamment.
Madeleine, perplexe, n'eut pas d'autre choix que celui d'obéir. Quand Mme de Montespan, s'impatientant, ouvrit la porte de ses appartements pour voir si ses demoiselles de compagnie arrivaient, Madeleine se trouvait encore seule, à attendre au bord des escaliers. La maîtresse royale vit alors l'occasion de se débarrasser de sa supposée rivale, se rappelant sa phobie des escaliers. Elle s'approcha à pas de loup et vint pousser Madeleine dans le dos...
Simon arrivait alors en courant, n'osant pas encore croire vraiment à ce qu'Elvire était venue lui annoncer triomphante : que Madeleine était amoureuse de lui ! Il arriva au pied des grands escaliers de marbre et vit avec stupeur Madeleine qui, avec un grand cri, tombait comme une pierre vers lui. Instinctivement, il tendit les bras pour la recevoir, et sous le choc il tomba par terre sur ses fesses. Leur première réaction à tous les deux fut d'éclater d'un rire nerveux. Puis, Madeleine, la respiration entrecoupée après cet accident, se serra contre le torse chaud et musclé de son sauveur et lui entoura le cou de ses bras, levant vers lui ses yeux emplis d'une reconnaissance sans borne. Accident ? Simon scruta le haut des escaliers mais n'aperçut personne. Son regard revint alors vers Madeleine.
- Comment est-ce arrivé ? Avez-vous vu quelqu'un ? demanda-t-il.
- Non... Je ne me souviens plus... Je fixais les escaliers avec terreur, comme toujours, et je ne sentais rien d'autre. Quelqu'un m'aurait poussé que je ne me serais aperçue de rien ! avoua Madeleine. Tout s'est soudain mis à tournoyer autour de moi, je crois que j'ai crié, et puis, lorsque l'image s'est à nouveau stabilisée, la première chose que j'ai vue... c'était vous.
- D'où vous vient cette peur des escaliers ?
- Ca doit être parce que je suis morte ainsi, en chutant dans les escaliers, dans une vie passée... avec toi... souffla Madeleine, se rappelant soudain de tout en plongeant dans les yeux couleur saphir de Simon.
Devant cette affluence de souvenirs, qui emplissaient brutalement sa tête dans un grand bourdonnement, Madeleine ferma les yeux, tentant de contrôler l'espèce de marteau qui cognait dans ses tempes. Mais toute cette confusion disparut comme par magie lorsque les lèvres de Simon se posèrent sur les siennes...
Quelques années plus tard, Madeleine et Simon étaient mariés et vivaient heureux à la campagne, entourés de leurs cinq enfants : Marguerite ' pour s'excuser auprès de sa mère de lui avoir volé son amant ' mais dans l'intimité ses parents l'appelaient Meshit ; Marius en souvenir de Rome ; Sarah et Michel, jumeaux, en souvenir du Moyen-âge ; et Marie, la petite dernière, en souvenir de l'Espagne. Les noms égyptiens n'étaient malheureusement pas à la mode...