Le lieutenant Felipe Martin avançait d'un pas vif dans la nuit. Il ne voyait pas grand chose dans l'obscurité, car dans la précipitation il avait oublié de prendre une torche, mais ce n'était pas très important vu qu'il connaissait le chemin par cœur. Lui et don Lucrecio, l'aubergiste, avait fait un accord pour que ce dernier livre au gendarme tous ceux qu'ils soupçonnaient d'être des juifs en fuite, et le lieutenant Martin s'était déjà rendu plusieurs fois à la petite auberge de pierre en pleine nuit. Le dérangement valait la peine, vu qu'avec l'arrestation de tous ces fugitifs juifs (et même s'ils ne l'étaient pas, sous la torture ils avouaient n'importe quoi) Felipe Martin espérait une belle promotion. Quant à don Lucrecio, il recevait une généreuse somme à chaque fois.
Justement, l'aubergiste l'attendait derrière la porte, et l'ouvrit dès le premier petit coup que Martin y donna. Sans un mot, il lui fit de la tête signe de le suivre, la bougie qu'il tenait dans une main donnant à la scène des allures de conspiration. Le lieutenant le suivit donc dans l'escalier raide en colimaçon, et s'arrêta devant la porte que l'aubergiste lui indiqua. Comptant prendre ses proies par surprise, il abattit celle-ci d'un coup de pied. En effet, Maria et Samuel ne s'y attendaient pas du tout, et la jeune femme n'eut que le temps de se couvrir du drap pour cacher sa nudité. Samuel, lui, était en chemise de nuit et, pensant que la meilleure défense était l'attaque, il bondit sur ses pieds et exigea des explications, l'air outragé, pointant un doigt accusateur vers la poitrine du gendarme. Le lieutenant Martin en profita pour lui saisir le poignet et le lui tordre, le mettant à genoux pour lui annoncer l'air triomphant qu'il l'arrêtait pour judaïsant, en vrai sadique qu'il était. Maria à ces mots sauta du lit en poussant un grand cri.
- Restez sur place, mademoiselle ! la fit taire le lieutenant, pointant sur elle son épée. Je pourrais vous arrêter également, mais je crois avoir reconnu en vous la jeune fille disparue à Madrid hier, et dont la mère a promis une forte récompense à celui qui la lui ramènerait... Je me trompe ?
Maria se drapa de tout son orgueil pour le toiser de haut, tandis qu'elle nouait la couverture autour de sa poitrine. D'un geste de tête, le lieutenant indiqua à l'aubergiste de prendre le pistolet glissé dans sa ceinture et de s'en servir pour tenir Maria en joue.
- Je conduis notre ami en prison, et je reviendrai vous chercher demain matin. D'ici là, don Lucrecio vous surveillera. Après quoi je vous reconduirai chez vous, à Madrid... La route sera longue, croyez-moi... ajouta Felipe Martin en fixant d'un air gourmand les hanches généreuses qui se devinaient sous la couverture.
Ensuite il força un Samuel bouillant de rage et d'humiliation à se relever, et le poussa vers la sortie, lui enfonçant son épée dans le dos pour s'assurer de sa docilité. Mais Maria profita d'un instant de distraction de l'aubergiste pour se précipiter à leur suite, et s'agrippa au cou du lieutenant pour le forcer à lâcher son amant. Felipe Martin agacé la repoussa d'un battement de bras, comme on chasse un moustique, et l'envoya tête la première rouler dans l'escalier. Lorsqu'elle arriva en bas, on entendit un grand craquement : Maria s'était brisé la nuque... L'aubergiste et le lieutenant restèrent un instant prostrés, mais Samuel ne saisit pas l'occasion de s'échapper : il s'en moquait désormais d'être torturé et brûlé, son amour était morte... Avant de quitter l'auberge, il jeta un regard désolé vers le cadavre désarticulé et murmura :
- Je te promets qu'on se retrouvera, Maria... Dans une prochaine vie !