Flandre, 1094
Michel regardait tristement par la fenêtre tomber les flocons de neige. Bientôt, le paysage serait tout blanc. Mais pour l'instant, il n'était que gris, un gris sale et d'une humidité qui vous transperçait les os de son couperet glacial ; à l'image de l'âme de Michel... Cela faisait un mois jour pour jour que son père, Louis, était mort. Il en avait été très affecté, car il était très proche de son père qui lui avait appris à manier l'épée avec dextérité et à monter à cheval en vue de son entrée dans la chevalerie. En effet, étant le deuxième fils de la famille, il était destiné à l'armée tandis que son aîné, Raynald, jouissait de l'héritage. Le troisième fils, Guillaume, était au séminaire et allait devenir prêtre comme le voulait la tradition. Ensuite venait Christian, un jeune homme fougueux qui ne pensait qu'à chasser et à s'amuser, et qui avait beaucoup de succès auprès des femmes. Les femmes... Louis rêvait d'avoir une fille et s'était arrêté à la naissance de son cinquième enfant, qui exauçait son vœu : la petite Céline, du même nom que sa grande sœur morte à la naissance, entre Michel et Guillaume. Elle n'avait pas le droit de toucher à l'héritage, elle devrait se marier ou entrer dans les ordres. Et c'était à Michel de faire ce choix.
En effet, aux funérailles de Louis qui avaient été combinées avec la cérémonie d'entrée en vassalité de Raynald à son nouveau suzerain (en effet, Raynald ne pouvait hériter du fief de son père qu'en prêtant serment de fidélité au suzerain de celui-ci, l'arrogant Ferdinand, et en lui payant un droit de relief) un grand banquet avait été organisé et le vin avait coulé à flots. Peu après, Raynald tombait malade et mourait, d'une indigestion selon les médecins. Michel pensait plutôt à un empoisonnement ! Mais qui... qui... ?! Le meurtre ne profitait qu'à lui, lui sur les épaules duquel tombaient d'un seul coup toutes les responsabilités et les devoirs auxquels il ne se sentait prêt en aucune manière !
Une main chaude et réconfortante se posa sur son épaule et le sortit de ses sombres réflexions. C'était sa belle-sœur, la douce Jeanne, la veuve de Raynald, de laquelle il s'était cru amoureux pendant longtemps. A présent, il avait le devoir de veiller sur elle et sur le bébé qu'elle portait dans son ventre. Devrait-il l'épouser ? Ce serait à son suzerain, Ferdinand, d'en décider. Mais, alors que pendant longtemps cela avait été son rêve le plus cher, il n'y tenait à présent plus beaucoup. Par sa douceur et sa gentillesse, elle lui rappelait plutôt sa mère, Margot la belle, morte alors qu'il avait 12 ans. Raynald en avait alors 15, Guillaume 8 (si le bébé mort-né, la première Céline, venue au monde entre Michel et lui avait vécu, elle aurait eu 10 ans alors), Christian 7 et Céline 5.
- Eh bien, Michel, tu rêves ? On t'attend, tu sais ! C'est ta cérémonie, et on ne t'y voit pas !
- Bah, ça y est, j'ai prêté serment à Ferdinand, je suis à présent son vassal, et je lui ai payé ce que je lui devais... Je n'ai plus besoin d'être là. Et, à vrai dire, j'ai fort envie de partir !
- Enfant ! Tu as 19 ans et tu te comportes comme un enfant ! le rabroua Jeanne d'un ton affectueux. Elle avait 23 ans, soit 1 an de plus que Raynald à leur mariage, et profitait de la différence d'âge pour le couver comme son fils : Qu'y a-t-il ? Tu as peur de tes nouvelles responsabilités ? Ce n'est pas en les fuyant que tu arrangeras les choses, sais-tu ? Allons, viens plutôt te changer les idées et danser avec la fille de Ferdinand ! On dit qu'elle est très belle, tu sais !
Elle lui prit la main et l'entraîna vers la salle de bal, et il se laissa faire, un sourire résigné aux lèvres. Mais il se figea en apercevant la petite silhouette frêle et gracieuse qui évoluait au centre de la piste. Si c'était là la fille de Ferdinand, elle était en effet très belle, et très bien habillée, avec son corsage brun plissé très ajusté, qui soulignait la finesse de sa taille. Le corset s'évasait à ce niveau, s'écartant par-devant pour laisser apparaître la jupe de lourd velours vert, mais la recouvrant encore un peu derrière grâce à des replis savamment agencés. Le décolleté rectangulaire était bordé d'une petite frise argentée, faisant écho au pendentif en argent qui pendait à son cou de cygne. Ses épaules rondes se devinaient sous le tissu de chanvre, qui se poursuivait pour former des manches normales mais s'élargissant fortement au niveau des poignets. Les chaussons de satin blancs, une perle brodée sur le devant de chacun, mettaient en valeur les pieds menus de la jeune fille qui ne devait pas avoir plus de 16 ans. Ses longs cheveux dorés étaient nattés en deux fines tresses entrelacées de rubans blancs qui tombaient dans son dos. Sur le somment de sa tête, ils étaient recouverts d'un fin voile transparent maintenu en place par une jolie couronne de nacre incrustée de diamants. Sa peau était d'une blancheur de lait, et embaumait comme un lys en train d'éclore, et ses yeux... Ses yeux envoûtèrent Michel par leur profondeur. On aurait dit deux lacs d'un bleu limpide. Et soudain, cela fit tilt !
- Sana ! appela-t-il, le cœur au bord des lèvres, se frayant un passage jusqu'à elle à travers la foule des danseurs.
- Non, Sarah, le corrigea-t-elle d'une voix fraîche et douce comme la rosée du matin.
Elle lui fit un beau sourire, laissant apparaître ses petites dents d'un blanc ivoire parfait, qui scintillaient à la lumière des candélabres telle une multitude de diamants. Elle lui saisit doucement la main et l'entraîna à l'écart, hors de la piste de danse où ils étaient bousculés à tout moment par les danseurs ivres qui tourbillonnaient sans pouvoir s'arrêter.
- Quel est votre nom, mon beau monsieur ? lui demanda-t-elle sans lui lâcher la main.
Michel n'était pas très riche, mais il avait mis pour l'occasion ses plus beaux atours, d'un bleu nuit faisant ressortir ses yeux de la même teinte, étonnants dans ce visage basané encadré par des boucles d'ébène.
- Je me nomme Michel, mademoiselle, pour vous servir, répondit-il avec une révérence. Mais autrefois, sous la Rome impériale, je me nommais Marcus ; et en Egypte ancienne j'étais une femme du nom de Meshit. Nous n'avons pu nous aimer à ces époques reculées, bien que notre amour ait été pur et sans failles, et c'est pourquoi nous nous sommes réincarnés jusqu'à nous retrouver dans cette vie-ci, où j'en suis sûr nous pourrons enfin nous aimer sans que les circonstances nous poussent à nous séparer !
- La réincarnation ? Jésus Marie ! Seriez-vous sorcier, monsieur, pour contester ce qui est écrit dans le Saint livre, la Bible, et par là-même contester l'existence du Seigneur Tout-Puissant lui-même ?! fit Sarah, horrifiée, retirant sa main de celles, moites et fiévreuses, de Michel.
- Non non ! Je suis au contraire fervent catholique et l'un de mes frères, Guillaume que vous pouvez voir là-bas, près de la table avec les cruches de vin, va même devenir prêtre ! Non, c'est juste que... Vous ne me reconnaissez vraiment pas ? insista Michel, se tordant les mains, désespéré.
- En aucune manière, répliqua Sarah en le toisant avec froideur.
Et elle retourna danser, lui lançant cependant fréquemment des regards courroucés par son blasphème. Michel, lui, se morfondait.
- Mon Dieu, mon Dieu, pour une fois que nous sommes de la même foi, je la fais fuir avec mes histoires de réincarnation ! Et pourtant j'en suis sûr ! Comment se fait-il qu'elle ne me reconnaisse pas ? Ah, j'y suis : il faut que je l'embrasse ! Mais comment m'y prendre ?
Pour se donner du courage, Michel se dirigea d'un pas décidé vers la table où l'on servait le vin, et alla vider un verre d'une seule traite lorsque Guillaume retint son bras, l'air soucieux.
- Mon frère, j'aimerais vous entretenir de quelque chose... C'est assez gênant à vrai dire...
- Eh bien ! Dis vite ! s'impatienta Michel.
- Voilà : je ne suis plus sûr de vouloir prêter mes vœux.
- Comment ! Mais tu as toujours eu la vocation religieuse, depuis tout petit ! Et lorsque tu nous écrivais du séminaire, tu t'y disais très heureux !
- Oui, mais tu sais qu'ils m'ont laissé sortir pour l'enterrement de notre père, et en retrouvant la vie à l'extérieur, je me suis dit que j'allais la regretter. J'ai changé d'avis. Comprends-moi !
- Non ! Toi, comprends-moi ! Christian doit déjà devenir mon vassal, et je vais devoir lui fournir un fief, comme le veulent nos coutumes. Mais toi ! Tu n'as jamais fait partie de l'équation ! Un fief est déjà assez difficile à trouver comme ça, pour que tu m'en mettes un autre sur le dos ! Non, non, tu vas devenir ecclésiastique et un point c'est tout.
Guillaume meurtri, déçu, s'en alla et Christian, qui n'avait rien perdu de la scène, vint calmer Michel qui bouillait de colère et de rage. Il lui tendit son verre de vin, que Michel avala d'une lampée, pour mieux faire passer ce qui allait suivre :
- Tu n'y connais rien en gestion des terres, pas vrai ?
- Ce n'est pas mon domaine ! C'était celui de Raynald ! Moi, je sais me battre et c'est tout. Oh, misère, pourquoi m'a-t-on mis ça sur les bras ?! Je suis perdu... avoua Michel, se prenant la tête dans les mains car il avait l'impression qu'elle allait exploser.
- Tu sais, le suzerain doit fournir un fief à son vassal, c'est vrai. Mais le fief n'est pas forcément un terrain ! Ce peut être aussi un travail, une charge !
- Quoi ?! C'est vrai ? fit Michel, n'osant croire à sa chance, la tête lui tournant de tant d'espoir.
- Puisque je te le dis ! Donc, tu peux faire de Guillaume ton vassal en lui confiant la gestion de ton domaine, ainsi tu en seras débarrassé et il ne deviendra pas religieux : tout le monde sera content !
- Oui... Oui, je vais aller lui en parler, acquiesça Michel, soudain nauséeux, sentant son front se couvrir de sueur.
Il fit quelques pas chancelants puis s'effondra sur le sol dallé, dans un grand fracas car il s'était raccroché à la nappe de la table la plus proche sous les yeux horrifiés de l'assistance.