Rome, 305 PC
- Fabius, on perd notre temps ! Ce n'est pas ici qu'on trouvera avec qui ta femme te trompe ! Allez, viens...
- Et moi je te dis que c'est la bonne adresse ! répliqua Fabius. L'adresse que le détective Nasica m'a donnée lorsque, intrigué par les absences répétées de ma femme, je l'ai chargé de la suivre.
- Ecoute, ta femme t'a épousé pour ton argent, parce que tu es l'héritier d'une riche famille de patriciens romains, cela tout le monde le sait. Alors pourquoi irait-elle prendre un amant dans les bas-fonds de la ville, elle qui est habituée au luxe et au confort ? Cela n'a aucun sens !
Fabius, qui marchait devant, s'arrêta lentement et fit une soudaine volte-face, les bras croisés.
- Marcus, tu es mon ami, pas vrai ?
- Oui, bien sûr ! protesta Marcus.
- Alors suis-moi et tais-toi !
Marcus n'eut d'autre choix que d'emboîter le pas à son ami, qui s'arrêta triomphant devant une maison miteuse, à la porte en bois disloquée.
- C'est ici ! déclara-t-il en frappant.
La porte s'ouvrit sans un bruit, et les deux hommes entrèrent dans l'atrium de cette maison presque en ruines, dont on se demandait comment elle ne s'effondrait pas avec toute la cohue et le joyeux brouhaha qui régnait à l'intérieur. Plusieurs tables avaient été dressées et des lits disposés autour, pour permettre aux invités de déguster couchés tous les mets aux fumets alléchants qui s'étalaient sous les yeux ébahis de Fabius et Marcus. Une jeune femme circulait parmi la foule et leur proposait du vin. Lorsqu'un court instant, leurs regards se croisèrent, Marcus sentit comme un coup de poignard dans son cœur.
- Sath... Sathna... ?! murmura-t-il, semblant se rappeler un souvenir très lointain.
- Non, mon nom est Sana, le corrigea avec douceur la jeune femme, arrivée à sa hauteur. Et vous ?
- Mar...cus, balbutia le jeune homme confus.
Fabius les dévisageait, consterné.
- Tu la connais ? fit-il, une fois Sana partie.
Comme Marcus ne répondait pas, absorbé par ses pensées, il haussa les épaules et commença à inspecter la pièce. Puis il aperçut la croix qui pendait au mur.
- Par Jupiter ! On est tombés dans une secte de chrétiens ! pesta-t-il.
- Ta femme fraye avec cette racaille ? répondit Marcus, machinalement, l'air absent.
- J'espère bien le savoir ! Et si par malheur j'apprends qu'elle s'est convertie à cette religion impie, je te jure que je la renie ! grogna Fabius, consumé par une colère froide et d'autant plus terrible. Allez viens, on s'en va.
Mais Marcus ne réagit pas. Il n'arrivait pas à détacher le regard de Sana, dont les yeux d'un bleu limpide l'attiraient comme un aimant. Ignorant Fabius, il se dirigea vers elle et lui demanda du vin. Pendant qu'elle le servait avec un sourire, il se pencha et lui murmura à l'oreille :
- Vous ne m'avez pas l'air très riche, à en juger par cette maison délabrée... Comment avez-vous pu organiser une fête aussi somptueuse ?
- Elle vous plaît ? s'enquit Sana en rougissant.
- Beaucoup. Et j'aimerais savoir à qui je la dois !
- Eh bien, de plus en plus de gens fortunés adoptent les préceptes de notre maître Jésus-Christ, alors qu'avant c'était surtout les malheureux qui se réfugiait dans la chaleur et l'amour de cette nouvelle religion. C'est grâce à leur charité que j'ai pu monter tout ceci sur pied.
- Puis-je moi aussi apporter ma modeste contribution ?
Sana écarquilla les yeux, visiblement surprise. Marcus put alors les observer à loisir, ces magnifiques yeux bleus, qui lui rappelaient tant la mer de son enfance... En effet, Marcus n'était pas né à Rome, mais à Ostie, et il avait déjà 8 ans lorsque ses parents étaient venus faire fortune dans la capitale. Plongé dans ses souvenirs, il vit les lèvres charnues et sensuelles de Sana remuer pour dire quelque chose, mais il n'entendit pas quoi. Lentement, il s'approcha et... l'embrassa.
Curieusement, elle se laissa faire, et ils se reconnurent dans cette étreinte, qui les isolait du monde extérieur. Déjà, ils étaient ailleurs, un ailleurs où n'existaient plus qu'eux deux, et d'où étaient exclus les invités bourdonnants, le claquement sec de la cruche de vin se brisant au sol comme Sana l'avait lâchée pour enlacer Marcus, et les cris offusqués de Fabius. Ce fut ce dernier qui les sépara.
- Mais tu es fou, ma parole ?! cracha-t-il, tirant Marcus en arrière si brusquement que celui-ci tomba au sol.
- Non, mais il y a très longtemps cette demoiselle et moi nous sommes faits une promesse... répondit Marcus en se relevant, ne quittant pas Sana des yeux.
Celle-ci n'arrêtait pas non plus de le fixer, et vint déposer un doux baiser sur sa joue en soufflant :
- Reviens quand tu veux... Meshit.
Définitivement outré par tant d'audace de la part d'une vulgaire plébéienne, Fabius entraîna Marcus à sa suite jusqu'à la sortie, Marcus qui marchait à reculons, ne voulant pas tourner le dos à son aimée, à qui il adressa un signe de la main au moment de franchir la porte. Fabius, qui le tenait par le poignet, le propulsa alors dans la rue et claqua la porte derrière eux, et cette pauvre porte déjà en si piteux état finit enfin par se détacher de son chambranle pour tomber sur le sol avec un choc sourd, présage sinistre des évènements à venir.