Meshit était nerveuse, sursautant dès que son père l'appelait, scrutant avec anxiété la foule en quête de Sathnaton, mais ne le voyant pas.
Depuis la veille, elle ne pensait qu'à lui, sans cesse, et même la nuit elle avait rêvé de lui ! Le soir, elle avait laissé brûler les petits pains farcis aux dattes qu'elle avait elle-même préparés. Son père s'apprêtait à lui donner une raclée mais sa mère s'était interposée et tout était rentré dans l'ordre. Mais quand la douce Nedjemet avait entendu sa fille se tourner et se retourner sur sa natte sans trouver le sommeil, elle était venue lui demander si elle avait rencontré quelqu'un au marché. Meshit lui avait tourné le dos pour qu'elle ne voit pas sa rougeur, et avait nié d'une voix étouffée.
- Pourquoi me demandes-tu cela, maman ?
- Tu as tout le comportement d'une femme amoureuse ! Tu me rappelles moi, lorsque j'ai rencontré ton père... Je ne pensais qu'à lui, jour et nuit, et à la fin je suis allée le trouver. Par bonheur, mes sentiments étaient partagés ! Je suis allée m'installer chez lui, et voilà : notre union était scellée. Mes parents n'étaient pas entièrement d'accord, au début, mais ils ont fini par comprendre que notre amour serait plus fort que tout... Ils m'ont même fourni une généreuse dot, pour que je sois à l'abri du besoin au cas où ton père rejoindrait les champs d'Ialou !
- C'est une belle histoire, soupira Meshit. Mais je ne suis pas amoureuse, maman, je t'assure.
Après cette conversation, Nedjemet avait tenu à chanter une berceuse à sa fille, qui avait rapidement trouvé le sommeil.
Le lendemain, en fin de journée, on n'aurait jamais dit que Meshit avait passé une bonne nuit : les traits tirés, les yeux cernés... Pendant qu'ils rangeaient la marchandise, son père lui caressa tendrement la joue.
- Eh bien, tu ne me fais pas un sourire ? Aujourd'hui, nous avons obtenu de beaux parfums grâce au troc, ta mère sera ravie... et te laissera sûrement les lui emprunter !
- Je ne me sens pas très bien, je vais faire un tour, murmura Meshit en s'éloignant.
Laissant son père inquiet, Meshit parcourut les rues du village, désertées à cette heure tardive, jusqu'aux bords du Nil. Les pêcheurs venus vendre leur poisson repartaient sur leurs barques de papyrus... Contemplant les derniers rayons du soleil se reflétant sur l'eau, Meshit ne vit pas la personne assise devant elle et lui tomba dessus. Relevant la tête, confuse, elle s'aperçut qu'elle s'était étalée sur les genoux de Sathnaton.
- Meshit ! Je pensais justement à aller te rejoindre !
- Pourquoi n'es-tu pas venu plus tôt ?
- Je courais le risque d'être reconnu, en plein jour... Je préfère attendre le soir. Et puis, c'est plus romantique, des rencontres dans la pénombre ! plaisanta-t-il.
Meshit voulait lui répliqua quelque chose de méchant, et le fusilla du regard, mais dès qu'elle croisa ses yeux elle lui avait tout pardonné. Elle resta quelques instants à le fixer, le cœur palpitant, puis se releva honteuse.
- Je suis désolée, murmura-t-elle, penaude.
- Décidément, on dirait que tu tombes dès que je suis dans les parages ! la taquina-t-il gentiment.
Meshit s'assit à ses côtés et l'imita, trempant ses pieds nus dans l'eau. Ils restèrent un long moment ainsi, regardant le soleil se coucher sur le Nil, jusqu'à ce que Sathnaton tente de passer son bras autour des épaules de Meshit. Elle le repoussa discrètement, et détourna aussitôt la conversation :
- Au fait, tu as des nouvelles de ton père ?
- Ils veulent l'exécuter en place publique... demain, répondit-il, l'air sombre.
Le lendemain, en effet, alors que Râ était à son zénith, prenant sa forme de Rê-Horakhty, le char avec les soldats revint, traînant toujours le même homme. Il avait des marques de bastonnade dans le dos, et les lèvres craquelées par la soif : on n'avait pas du lui donner à boire depuis l'avant-veille... Meshit remplit un petit bol de lait de chèvre, et fit un pas en avant mais son père lui interdit d'en faire un de plus.
- Es-tu folle ? Cet homme a été jugé selon la justice de Maât, et il a été déclaré « âdja », c'est-à-dire qu'il est un grand coupable, un hérétique qui ne mérite que le supplice qu'on lui a assigné !
- Et quel est-il, ce supplice ? s'inquiéta Meshit, reculant.
- On va l'empaler et laisser son cadavre pourrir au soleil, ce soleil qu'il adorait tant.
Le bol de lait échappa des mains de Meshit et roula au sol. Meshit se jeta à genoux pour le ramasser, sous l'œil réprobateur de son père, lorsque quelqu'un posa son pied dessus. Meshit leva les yeux pour voir à qui appartenait ce pied, et se retrouva plongée dans le regard couleur de ciel qu'elle connaissait si bien.
- Sathnaton... souffla-t-elle.
Le jeune homme s'accroupit à ses côtés et lui rendit son bol d'une main, tandis que de l'autre il posait son doigt sur ses lèvres pour lui intimer le silence. Sans attendre, il se remit debout et disparut dans la foule.
Pendant tout le supplice, que Meshit refusait de regarder, bien qu'elle ne put s'empêcher d'entendre, elle chercha parmi les spectateurs le jeune homme, s'inquiétant pour lui et voulant s'assurer de sa réaction devant la mort de son père. Elle se douta bientôt de l'endroit où il se trouvait, au milieu d'un cercle de badauds penchés vers quelque chose étendu par terre au milieu d'eux : le corps inanimé de Sathnaton. Jouant des coudes et ignorant les appels de son père, Meshit se fraya un passage jusqu'à lui, le cœur noué par l'angoisse, et poussa un soupir de soulagement en voyant qu'il s'était juste évanoui. Son père la rejoignit bientôt, furieux, mais il se radoucit en voyant la cause de son inquiétude.
- Ce garçon n'a pas supporté le spectacle, visiblement, déclara-t-il un rien moqueur.
- Oh, papa, il a l'air si mal en point, et si on l'emmenait chez nous ? supplia Meshit. Il a l'air d'un oisillon blessé...
- Mmh... Visiblement, son sort n'intéresse personne, alors pourquoi pas ?
Et c'est ainsi que Sathnaton se réveilla dans le chariot du père de Meshit, et que celle-ci le voyant ouvrir les yeux lui fit signe de se taire, lui caressant ensuite tendrement le front. Le jeune homme rassuré referma les yeux et s'endormit.