Ã?mes sœurs
Parfois on dit que deux personnes sont faites l'une pour l'autre... Si pas dans cette vie, peut-être dans une autre ?
Egypte, 1344 AC
Meshit était au marché, vendant avec son père les produits de leur ferme, lorsque le char passa. Un soldat conduisait, tandis qu'un autre, ricanant, tenait la corde à laquelle était attaché un homme traîné dans la poussière derrière le char. L'homme, presque inconscient, essaya à plusieurs reprises de se relever, mais alors le conducteur du char faisait accélérer les chevaux déjà fumants d'un coup de fouet, faisant perdre l'équilibre au malheureux.
Meshit fit un mouvement pour aller l'aider, mais son père la retint par le bras.
- N'y va pas, ma fille ! Cet homme a renié nos dieux pour adopter la religion du pharaon maudit, Akhenaton l'hérétique. Il mérite ce qui lui arrive.
- Non ! Aucun homme ne mérite d'être traité ainsi ! répliqua Meshit, les larmes aux yeux. Regarde-le : ce n'est plus un jeune homme... Ces maudits soldats pourraient avoir plus de considération pour son âge !
- Ne critique pas les soldats de notre souverain Ay, Vie, Force, Santé ! S'ils t'entendaient ils pourraient t'emmener toi aussi, et que ferions-nous sans toi, à la ferme ? Tu es le seul enfant qui nous reste, Meshit...
Meshit baissa la tête. Son jeune frère, qu'elle adorait, s'était engagé dans l'armée durant le brève règne du jeune Toutankhamon, le pharaon juste et bon, adulé par le peuple, qui avait réussi à faire coexister les deux religions : celle d'Amon de Thèbes, et celle d'Aton l'astre solaire. Mais le jeune souverain avait bientôt été assassiné, ainsi que le garde, posté à sa fenêtre, qui assurait sa protection : le frère de Meshit. Et c'était l'oncle de l'épouse de Toutankhamon, le conseiller Ay, qui était monté sur le trône et avait entamé la persécution de tous les hérétiques adorateurs d'Aton...
Meshit n'était pas d'accord avec cette politique, celle de la terreur, et bien que pendant le règne d'Akhenaton sa famille et elle avait du se cacher pour honorer les anciens dieux auxquels ils étaient restés fidèles, elle ne gardait pas rancœur aux adorateurs d'Aton, et pensait comme Toutankhamon que les deux religions pouvaient cohabiter pacifiquement. De plus, la montée sur le trône d'Ay n'avait pas fait l'unanimité, contestée par les partisans du général Horemheb, écarté délibérément du pouvoir par une guerre provoquée par Ay en personne.
Meshit pensait à tout cela lorsque ses yeux croisèrent ceux d'un jeune homme vite noyé dans la foule. C'avait été comme un éclair, une bouffée de chaleur agréable et consolatrice, et Meshit rechercha dans la cohue le jeune homme en question, mais ne le trouva pas. Déçue, elle retourna vendre ses produits...
Pendant tout le reste de la journée elle avait été distraite, pensant sans cesse au jeune homme qu'elle avait eu à peine le temps de voir, rabrouée parfois par son père... Le soir tomba, et ce fut l'heure de ranger la marchandise dans le chariot tiré par un bœuf, privilège rare pour un paysan, quand la plupart devaient porter les invendus sur leur dos ou sur le dos d'un âne. Mais en soulevant un panier de figues, Meshit étouffa un cri : le jeune homme était là , tapi entre deux caisses, l'air apeuré de quelqu'un que l'on traque.
- Je vous en prie, ne criez pas ! fit-il, implorant.
- Que... Que faites-vous là  ? chuchota Meshit, regardant pour si son père les voyait.
- Vous avez eu l'air d'éprouver de la compassion pour mon père, tout à l'heure, alors j'ai cru que vous me cacheriez si je vous le demandais.
- Quoi ? L'hérétique était votre père ?! s'exclama Meshit.
Elle regretta aussitôt ses paroles, voyant la tristesse se glisser dans les yeux du jeune homme, des yeux couleur du ciel, des yeux dans lesquels elle se laisserait volontiers engloutir... Elle n'avait vu qu'une seule fois la mer, enfant, et pourtant elle en gardait un souvenir précis, brillant de mille feux dans sa mémoire, un souvenir impérissable. Ces yeux-là lui rappelaient la mer, cet azur mouvant et changeant de teinte en fonction de la lumière.
Ce fut la voix douce et chaude du garçon qui la ramena à la réalité.
- Oui, j'aurais du prévoir cette réaction... Je suis désolé de vous avoir importunée. Je ne vous demanderai qu'une seule chose : ne dites à personne que vous m'avez vu !
Il se remit debout, épousseta son pagne couvert de sable et de terre ' Meshit remarqua que ce dernier avait autrefois été un fin pagne de lin, à la dernière mode : le garçon avait du appartenir à une riche famille tombée en disgrâce depuis ' et s'apprêta à partir. Meshit ne put retenir cette exclamation spontanée, ce cri qui venait du cœur :
- Attendez !
Inexplicablement, elle avait envie de se replonger dans ces yeux-là , d'à nouveau se laisser bercer par la voix grave et envoûtante du garçon...
- Attendez !
Il se retourna, un sourcil levé, étonné.
Meshit courut vers lui et, trébuchant sur un caillou, dut se rattraper à son bras pour ne pas tomber. Il la serra dans ses bras comme pour la protéger et, leurs visages à quelques centimètres à peine l'un de l'autre, lui demanda son nom.
- Meshit, souffla-t-elle en rougissant.
- C'est un très joli nom. Vous aussi êtes très jolie, d'ailleurs.
- Et... Et vous ? demanda Meshit d'une toute petite voix, baissant les yeux.
- Sathnaton, répondit-il en souriant.
Meshit osa lentement relever les yeux, et ils restèrent ainsi quelques instants, serrés l'un contre l'autre, comme hypnotisés. Soudain la voix du père de Meshit les fit tressaillir.
- Meshit ! Où es-tu ?
Meshit s'écarta vivement de Sathnaton et allait s'encourir lorsqu'il la retint par l'épaule.
- Je ne vous oublierai jamais, Meshit, déclara-t-il, l'air solennel.
- Rendez-vous ici demain, même heure ! chuchota-t-elle à toute allure.
Il hocha la tête et, se dégageant d'un geste brusque, Meshit s'enfuit auprès de son père qui s'impatientait.