Chapitre 4
L'Escalade
Une autre sorte de problèmre se posa : l’heure. Les aiguilles de nos montres continuaient de tourner, mais indiquaient l’heure qu’il était sur Terre. Or, comment savoir si, ici, le temps s’écoulait de la même manière ?
Nous crapatuâmes encore assez longtemps dans cette forêt, jusqu’à arriver au sommet d’une falaise. Nous qualifiâmes la vue qui s’étalait sous nos yeux de vertigineuse’, bien que, honnêtement, je n’aie jamais ressenti pareil nausée de vertige. Même le moment fatitidique du saut dans le vide me parut qu’un lontain souvenir gentillet. Je dus reculer de plusieurs mètres et m’allonger dans la mousse en fermant les yeux pour ne pas avoir à subir de torture psychique. J’allai même jusqu’à supplier Agathe à genoux pour qu’elle m’imite (je tenai à la vie de ma seule alliée dans ce monde de brutes…).
« Vraiment, Lou, tu ne sais pas ce que tu rates, me coupa Agathe en ignorant mes prières, c’est absolument… Grandiose. Magnifique. Superbe. Si j’avais un appareil photo…»
« … Un appareil photo ne te suffirai pas. Tu n’aurais pas assez de pellicules. », Finis-je à sa place.
Je soupirai, vaincue, et elle entreprit de me détailler ce qu’il y avait de si spectaculaire. De circulaires et régulières étendues d’eau (plus marécages nauséabonds que lacs féériques) tâchaient ça et là une terre désolée. Elles formaient des ronds grisâtres espacés d’une centaine de mètres les unes des autres, bien géométriques, et absolument pas naturelles. Une bâtisse de ciment se dressait, menaçante, à droite de ces trous d’eau, comme les dominant. Au loin, un nombre infini de souches mortes indiquaient le deuil d’une ancienne forêt. Quelques arbres solitaires, morts, dessechés et noircis, grinçaient dans le vent mugissant, d’une mélodie macabre. Des coassements malsains de vautours recouvrirent quelques instants la voix de ma compagne.
« … Et en quoi ce paysage nucléaire est superbe, grandiose et magnifique ?! », M’étonnai-je.
« Ben, ça fait jeux vidéos ! Tu ne trouves pas ?! », Argumenta Agathe.
J’ouvris la bouche, quand un ébranlement sonore secoua toutes les montagnes alentours. Je fermai les yeux et serrai les poings, persuadée que la planète tombait en morceau. Le tremblement phénoménal semblait gronder au cœur même de la falaise, juste au-dessous de mon corps terrorisé. Dans le baoum infernal, je ne perçut pas le cri de mon amie. Le temps paraissait s’allonger, les secondes s’écoulaient comme des heures. Je ne pourrai pas affirmer que le séisme dura une demi-heure, mais je crois que c’est environ au bout d’une trentaine de minutes que je pus enfin redresser la tête pour constater la disparition d’Agathe. Les yeux agrandis de frayeur, je me penchai au-dessus du vide. Personne. A cette altitude, je ne distinguais pas nettement le sol, mais en tout cas je ne dicernai pas de corps écrasé comme une crêpe. Je motivai intérieurement mes cordes vocales pour qu’elles puissent sortir autre chose qu’un son rauque et éraillé digne d’un robot en panne d’huile.
« Agaaaaathe ???? AGAAAAATHE !!!!!!!! », Appellai-je.
« A… Au s… sss… secou…oooouuuuille !! », Me répondit-elle entre deux sanglots étoufés.
Elle s’accrochait desespérément à la pierre rocailleuse, qui, heureusement, offrait de nombreuses prises escarpées et tranchantes, mais des prises quand même. Ses jambes battaient inutilement dans le vide, tabassant furieusement la roche.
« Gyaaaaaaaaaaaaaaaaaaah !!!!!!!!!!!!!!!, M’écriai-je, horrifiée, S… Surtout ne l… lâche pas, hein !! »
« Je ne suis pas entierrement stupide, abrutie ! Je ne suis pas une adepte du suicide !! »
Je paniquais, cherchai une liane, criant, hurlant, jusqu’à que je me rende compte que j’étais dix fois plus affollée qu’elle fait illogique, puisque moi, j’avais mes deux pieds bien à plats sur un sol stable. Elle semblait sereine tout à coup, pendant ainsi le lond du flanc d’une falaise considérablement haute, seulement retenue par un bout de roche. Ses yeux restaient fixé devant elle. Je portai la main à mon cœur comme pour en apaiser les battements, puis suivis son regard. Une silouette se dessinait dans la brume, perchée sur le toît du bâtiment de ciment.
« Sasuke ? », Murmurai-je.
« Ouais, souffla-t-elle, J’espère qu’il va se grouiller de venir sauver la belle princesse en détresse, parce qu’elle commence à avoir de sérieuses crampes dans les bras… »
Je voulus lui tendre ma main, mais je n’arrivais pas à l’atteindre, et elle avait bien trop peur pour tenter l’escalade. Une dizaine de minutes défilèrent dans un silence rempli de suspense. Mais la silouette n’avait pas bougé d’un poil.
« Mais qu’est ce qu’il fout, le con ?!!, S’impatienta Agathe, commençant à s’agiter, Je ne tiendrais pas très longtemps ! »
La frayeur reprit lentement le dessus sur l’espoir, et me noua sadiquement les entrailles, me mettant hors de combat.
« E… Escalade, Agathe… Je t’en prie… Je t’en prie… », sanglotai-je en gémissant, moi-même à moitié dans le vide pour essayer de l’atteindre.
La nuit avait jeté son voile obscur sur la scène, recouvrant le paysage d’une ambiance encore plus morbide. Des étoiles commençaient à briller dans le ciel, d’une lumière douce et apaisante. Des ululements de chouettes ou d’hibous retentissaient derrière nous.
Agathe prit une grande inspiration, et, dans un élan, se retourna pour faire face à la pierre (et ainsi tourner le dos au vide bonne résolution !). Elle souleva une main meurtrie pour attrapper une autre prise plus élevée. Puis la main droite la rejoignit. Une chausette essaya de caser le gros orteil sur le bord de deux centimètres de roche, la chaussure ayant depuis longtemps déserter pour explorer le contre bas. Et ainsi de suite. Le bras tendu comme un arc, je fixai son ascenssion avec d’immenses yeux partagés entre l’espoir et l’inquiétude. Comme lors du tremblement de terre, les secondes passaient comme les heures. Je fixai son visage crispé, redessinait ses traits fins pour les imprimer dans mon esprit. C'est ça l'avantage quand la vie de votre meilleure amie, votre fidèle confidente, votre soeur jumelle comme votre tête à claque ne tient qu'à peu de choses ; un seul faux pas et c'est la chute assurée ; on la voit pour la première fois, on a l'illumination, on se dit qu'elle est très belle, et que c'est dommage de ne pas avoir profiter de tous ce temps passé ensemble pour la détailler des pieds à la tête. On ressent une émotion si forte, une douleur, une peur, et des millions de regrets, tels qu'on envie sa place de victime - elle qui n'a pas à soutenir tous ces souvenirs joyeux affublant en masse ! Mais bon, après on rit de nous : on en fait pas un peu trop, là ?! C'est seulement de l'escalade ! Ce n'est pas si difficile ! Et puis envisager sa mort dans les dix secondes qui suivent, c'est comme penser que le prof de maths va débarquer là juste devant vous et vous offrir des chocolats et un 20/20 : ça rentre dans le registre du totalement impossible. C'est pourquoi quand je vis la pierre s'effriter, son pieds glisser et ses mains lâcher, je n'ai pas tellement bougé. Il allait forcément se passer quelque chose : elle va se rattrapper, ou des ailes lui pousseront entre les omoplates... Agathe, mourir là tout de suite devant mes yeux ?! Vous en avez des bonnes, vous !
« Aaaaaaaaah !! », hurla-t-elle, explosant tous les degrés de décibels connus.
Mon esprit "j'y crois pas c'est impossible" quitta légèrement mon cerveau pour s'élever au-dessus de la scène. Mon corps réagit plus vite que mes neurones : je me vis m'élancer moi-même sans aucune logique ou raison à la suite de mon amie, déraper sur le bord du précipice, et tomber volontairement pour l'attrapper. Seulement, elle avait disparue. Ignorant le vent qui sifflait à mes oreilles, je levai les yeux : Sasuke la retenait fermement pour l'empêcher de sauter à son tour. Elle hurla mon nom si fort que tout Yuukan a du l'entendre. Le plus sordide demeure qu'aucun son ne franchit le seuil de mes lèvres. Je crois bien que l'Uchiha a tenté quelque chose, mais sans succès. Le sifflement aigu du vent emplissait tous mes sens. La chute semblait si interminable que je pensai flotter en apesenteur, ou alors tomber en virevoltant comme un plume. Puis, soudain, plus rien.